POUR MEDITER

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« … Je serai bien le dernier à faire l’éloge du malheur ou celui de la détresse… Perte de la dignité élémentaire, blessure qui atteint l’image de l’homme : la rue, c’est la « galère » au sens propre du terme. Chaque jour est une peine, chaque nuit est une douleur et l’être est condamné –comme en un châtiment toujours recommencé- à quêter sa subsistance, puis à se chercher un abri, puis à quêter encore sa subsistance.

Cette pauvreté-là a pour nom solitude. On parle, on se regroupe, on rit peut-être avec les autres, mais tout mien est coupé. Ou, plutôt, l’idée même d’un lien affectif, amical, amoureux –un de ces liens qui font vivre et nous donnent une histoire- n’a plus de sens, ne s’inscrit plus dans aucune symbolique. Celui qui a perdu la perception inconsciente de son propre corps, de son propre moi, celui-là personne ne le voit et il ne se voit plus lui-même. Il est gommé, transparent, il n’est plus rien. Il existe, bien sûr, mais les autres ne s’en aperçoivent pas et lui-même ne le sait pas : il y a longtemps qu’il se fait le plus petit possible –puisque tous les événements sont des événements agressifs- qu’il a fini par ne plus être de ce monde.

Catastrophe, cataclysme de la personnalité qui s’effondre sur elle-même. Un homme, une femme qui entre dans cette aliénation, dans cette désaffiliation, c’est une étoile qui disparaît dans le ciel : effondrement gravifique qui transforme un être vivant et rayonnant en trou noir. Dès lors, tout ce qui arrive de l’extérieur est absorbé comme dans un puits sans fond, même la lumière d’un don. Tout ce qui est donné est détruit et rien n’est restitué. A ce stade du trou noir de l’esprit et du cœur, il n’est même plus question de pauvreté, mais de perdition. L’âme s’est comme engluée dans un néant…

Xavier Emmanuelli,

Célébration de la pauvreté,

Albin Michel, 2004.

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