POUR MEDITER

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« Les émigrants ne cherchent pas à conquérir des territoires.

Ils cherchent à conquérir le plus profond d’eux-mêmes parce qu’il n’y a pas d’autre façon de continuer à vivre lorsqu’on quitte tout.

Ils dérangeront le monde où ils posent le pied par cette quête même.

Oui, ils dérangeront le monde comme le font les poètes quand leur vie devient poème.

Ils dérangeront le monde parce qu’ils rappelleront à chacune et à chacun, par leur arrachement consenti et leur quête, que chaque vie est un poème après tout et qu’il faut connaître le manque pour que le poème sonne juste.

Ce sera leur épreuve de toute une vie car lorsqu’on dérange le monde, il est difficile d’y trouver une place.

Mais leur vaillance est grande.

Il y a tant de rêves dans les pas des émigrants qu’ils éveilleront les rêves dormants à l’intérieur des maisons. Cela effraiera peut-être des cœurs endormis. Des portes resteront closes. Mais ceux qui espéraient confusément, ceux qui sentaient que la vie ne doit pas s’endormir trop longtemps, regarderont à la fenêtre. Ils entrouvriront leurs portes et leur cœur battra plus fort.

Les émigrants annoncent que c’est un temps nouveau qui commence.

Un monde où, pour mener et le souffle et le pas, il n’y a plus que la confiance.

Ils apportent avec eux le monde qui va, le monde qui dit que les maisons et tout ce qu’on amasse n’est bon qu’à rassurer nos existences si brèves.

Un monde qui est prêt à apprendre une langue nouvelle, même si la peur de perdre sa langue première fait vaciller les sons dans les gorges.

Un monde qui sait que rien n’appartient à personne sur cette terre, sauf la vie.

Jeanne Benameur, Ceux qui partent,

Actes Sud 2019

Merci à Marie-Hélène de nous avoir partagé ce beau texte !