Portes Ouvertes 2021 – Homélie

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Homélie

Sg 2,17-20 – Ps. 53 – Jc 3,16-4,3 – Mc 9,30-37

Et voilà. Membres de la grande communauté du Mas de Carles, adhérents ou non à l’association, sommes-nous réellement de celles et de ceux qui, par leurs initiatives et leur mode de présence s’opposent aux « entreprises de ce monde » (comme vient de nous y inviter le livre de la Sagesse) pour ce qui regarde l’exclusion, le mépris des regards, le refus de reconnaître la vie des gens d’ici comme une vie capable de produire une organisation, d’offrir du sens avec mon soutien et ma bienveillance ? Acceptons-nous d’être comme des signes de la présence prévenante de Dieu au regard du monde ?

Ô Sagesse ennemie de mes habitudes et de mes pensées ordinaires !

Et toi, Jacques, que viens-tu me dire, que veux-tu nous faire découvrir aujourd’hui ? « Vous n’arrivez pas à vos fins, alors vous entrez en conflit. » Bien sûr, nous pensons à toutes ces personnes et à tous ces pays avides de pouvoir, désireux de l’accroître encore sur le dos des autres, contre la vie des autres. Qu’importe cela, pourvu que mes « droits », ma mainmise sur telle personne, sur telle partie du monde ou de l’économie s’en trouvent confortés. C’est la logique de ce temps. De tous les temps. Et nous croyons bien volontiers que rien ne peut s’y opposer… d’autant que nous partageons assez souvent ces rêves d’accroissement.

Peut-être devrai-je aussi penser à moi-même, à mes propres désirs, envies et jalousies qui pourrissent mes relations, négligent les besoins de l’autre. Alors ce matin, accueillir comme un temps de conversion mes propres convoitises inavouées. Celles de pactiser avec les violences d’un ordre du monde qui finalement convient assez bien à l’image que je me fais de moi-même. Vouloir s’enrichir n’est pas que le fait des riches. Chercher plus de pouvoir n’est pas qu’une affaire de méchants affichés. Il est décidément bien difficile d’accepter la logique de l’Evangile, quand elle vient nous rappeler que c’est le plus grand qui dépend du plus petit. Pas l’inverse.

Et voilà que Jésus nous offre un chemin, traversant son pays de naissance mais « ne voulant pas qu’on le sache ». Il revient en Galilée, ce carrefour de païens, de gens si reconnaissables à leur accent qu’ils étaient moqués par ceux de Jérusalem, considérés comme des « riens », des sans foi. Comme à son habitude : silence et passion pour les habitants des périphéries d’Israël. Et il arrive à Capharnaüm, la ville de Nahum (qui se traduit par « le consolé », celui qui annonçait la consolation de Dieu pour son peuple) : voilà que Jésus en fait sa maison et la maison des siens. Notre maison, notre habitation en ce monde est la « maison de la consolation » pour chacun, pour tous !

Et voilà qu’en matière de consolation, Jésus annonce la fin du rêve pour ses Apôtres : le jugement des hommes, la mort et la résurrection. Peur pour tous, eux qui espéraient la gloire et le pouvoir ! Et nous ? Quelle différence aujourd’hui entre eux et nous ? Aucune, bien entendu. Comme eux, nous préférons les ors de la gloire aux affres de la mort et au mépris de la Croix.

Jésus nous offre un chemin en bon pédagogue qu’il sait être :

D’abord il s’assoit. Et ce n’est pas tout. Jésus s’assied avec ses disciples. Pour pouvoir échanger avec eux une parole d’homme à homme. A hauteur de l’humanité de tous : « De quoi parliez-vous en chemin ? » Dieu ne s’impose pas de l’extérieur, mais face à face, comme celui qui interroge notre quotidien de l’intérieur de nous-même. Et à cette « hauteur-là », toute réponse, toute parole d’explication, de justification, devient inutile. Nous en savons quelque chose, même si nous ne voulons pas toujours l’admettre : au regard de Jésus qui chaque jour vient s’asseoir avec nous, notre rang, notre statut, nos diplômes ne valent plus rien. Là, dans ce face à face, naît le mystère de la présence du Fils : joie et peur, nous dit Marc !

D’ailleurs, Jésus ne semble pas attendre de réponse à sa question. Il semble même prêt à leur dire : ce n’est pas si mal de vouloir être le premier, mais il y a une question préalable : « Êtes-vous capables d’accueillir un enfant en vérité ? » Celui de la crèche ? Celui qui vient perturber le cours de la nuit et du jour de certains ? Celui que nous avons souvent enfoui au fond de nous-mêmes ? Tous empêcheurs de penser en rond, tous renverseurs de nos logiques et de nos certitudes.

Car l’enfant ne sait de la vie que ce qu’on lui en apprend. Il ne vit et ne respire que de la respiration et de la vie de celles et de ceux qui l’entourent : c’est d’eux qu’il tient les mots qui diront sa découverte du monde et des autres. A l’époque de Jésus, il ne compte pas ou peu, tant il doit en naître pour que quelques-uns survivent : il ne convient donc pas de s’attacher à lui. En embrassant cet enfant, en lui montrant de la tendresse, c’est donc bien le plus faible qui vient au cœur de la préoccupation de Jésus. Et c’est bien lui, le plus faible, que l’Evangile invite au cœur de nos soins, comme un maître d’accueil et de miséricorde au milieu de nous. « Expérience bouleversante d’une grâce qui dépasse toute loi et précède tout mérite », écrira Eloi Leclerc [1]

Rude coup porté à nos revendications, à nos désirs d’être reconnus à notre juste valeur, plus que tout autre, « plus que ceux-ci » demandera un jour Jésus à Pierre. Qui répondra : Tu sais bien que je t’aime autant que les autres ! La reconnaissance sera de l’envoyer à la garde du troupeau : « Pais mes agneaux ! » Le fruit de l’amour du Fils est bien le souci des autres. C’est ainsi que dans notre présent le futur est déjà là.

Oui, Jésus nous ouvre un chemin : c’est l’accueil et le service de l’autre et de la terre qui est notre juste place. A cette place où nous sommes invités à devenir « éveilleur de souffle ». Invités à « faire naître le poème que chacun porte en soi… à tenter de « débusquer ce qui se cache sous les apparences… » [2] Rude tâche. Peut-être. Mais surtout découverte que « ce sont les pauvres qui agissent pour nous, car ils nous ouvrent une nouvelle vision de l’Evangile » (frère Fusarelli, ministre général des franciscains). Et c’est la belle aventure à laquelle nous sommes tous conviés !

O.P.

[1] Eloi Leclerc, Le Royaume caché, 2007.

[2] Gabriel Ringlet, Va où ton cœur te mène, Albin Michel, 2021.

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