LA VIE AU MAS

Merci de partager

Bien sûr tout a commencé par des vœux. Ceux proposés aux résidents le soir du Nouvel An : « A vous tous, résidents et membres du chantier d’insertion qui êtes les mains et les bras de cette maison et de sa réalisation, merci d’aimer cette maison et d’en prendre soin à travers toutes les activités qui sont proposées : chevriers, fromagers, maraîchers, confiturier, arboriculteurs et récoltant d’olives pour l’huile, vendeurs, livreurs, chauffeurs, poulailleurs, nettoyeurs-gratteurs-semeurs-arroseurs de la terre, murailleurs, poseurs de cairons, faiseurs d’étanchéité, habilleurs des murs bruts, peintres, retapeurs de vieilleries qui fuient ou ne marchent plus, cuisiniers… et j’en oublie… …la réalité de tous ces gestes est l’amour de cette maison conjugué au souci de vous pour un temps ou pour plus longtemps. Que vous n’ayez pas choisi de venir ici ou que vous soyez ici comme un choix, l’objectif reste le même : vivre une nouvelle forme d’être ensemble, dans la bienveillance mutuelle, en prenant les moyens d’atténuer ce qui nous relie à la mauvaise part de nous-mêmes.

Juste envie de nous redire ce que quelques-uns avant vous ont inscrit à l’entrée de cette maison, le testament des résidents : Je laisserai à ceux qui viendront, aujourd’hui ou demain, des champs, des oliviers, un troupeau de chèvres, de beaux murs, un toit pour se mettre à l’abri.

Je laisserai à ceux qui viendront, aujourd’hui ou demain, une expérience partagée apprise de ceux qui m’ont précédé, un savoir-faire commun, des histoires de vies où chacun aura mis sa pierre à l’édifice : le souvenir des hommes qui ont bâti le Mas de Carles.

Alors je dis à ceux qui viendront, aujourd’hui ou demain : « C’est en apportant votre contribution que vous ferez l’histoire de ce lieu à vivre. » (Manu et les résidents)

Je nous souhaite, simplement, que chacun trouve la solution qui lui permette de vivre une vie meilleure. Vaincre le/la Covid nous y aiderait beaucoup. Mais vous avez démontré cette année que même cela ne pouvait pas stopper votre fécondité commune.

Alors, que 2021 soit meilleur pour tous. Pour nous et pour beaucoup d’autres autour de nous, moins chanceux, qui n’ont pas trouvé d’autre logement que la rue, les camps de transit ou la mer pour dernière demeure.

Belle année de solidarité à tous.

Bernadette est partie avant que la fatigue de l’âge ne lui soit trop lourde. Après de longues années de services rendus à la maison, après quelques semaines de questions, de réflexions et d’écrits divers, après avoir refusé la proposition de se retirer sur place, au Mas, elle a choisi de s’établir à Paul Gache,  sur le plateau des Angles, parce qu’elle souhaitait être entourée pour cette dernière étape de sa vie. Et elle semble très heureuse de son choix.

Après Bernadette, c’est Tara, jeune éducatrice spécialisée, qui a fait un autre choix de vie, après deux années passées avec l’équipe du Mas. Départ choisi. Belle route à elle : au moment où les amandiers fleurissent, quand les grenadiers bourgeonnent et qu’il fut prêter attention aux oliviers pour les aider   grandir, c’est le goût de l’avenir et du renouveau qui semble accompagner ce départ. Bel à propos. Et merci à elle pour le temps passé ici et la patience et les petits bonheurs grapillés (pour elle comme pour nous).

Et Mathieu est venu renforcer la prise en charge de la ferme, en remplacement de Jean. On en reparlera.  

Inépuisable Michel Serres : « Qui s’abandonne aux souvenirs vieillit, tombe malade et meurt, impuissant : que peut-il à son passé ? Qu’il conçoive un projet, il recouvre santé, force, jeunesse et joie, se lève et court comme le temps. Les collectivités, sur ce point, ne diffèrent pas des personnes. » [1] C’est bien ce qui nous arrive en ce moment avec le projet de la nouvelle chèvrerie qui suit le cours lent administratif (encore que !) en même temps que celui plus rugueux de la destruction de l’existant pour faire place à la nouveauté, à la mémoire de sa construction (ah ! René et son sens particulier de la construction d’un mur maître détruit aussitôt qu’élevé), aux souvenirs associés à son fonctionnement (ses fuites d’eau les jours de pluie et ses pannes électriques où tous les fils se confondaient), aux figures qui lui ont donné vie (le plus souvent têtes dures aux compétences avérées et fortement alcoolisées). Rien à regretter. Durant vingt ans l’ancien a participé à la renommée du mas à travers ses fromages labellisés (et parfois reconnus à travers quelques concours et médailles d’or, d’argent et de bronze en ordre différent). Juste nous rappeler, avec notre auteur, que « La mémoire creuse notre tombe et, sur cette fondation fermée, le projet bâtit notre séjour. » Alors vivement le neuf et encore merci à celles et ceux qui, autour de nous, l’ont suffisamment voulue, y ont donné heures et talents sans compter.   

Les temps changent. Un arrêt d’eau de deux heures pour changer une pièce à la pompe qui nous alimente en eau potable. Et voilà que, tout à coup, panique : et l’eau pour le repas ? Et l’eau pour la vaisselle ? Et l’eau pour ma lessive, c’est mon heure : je vais demander à la voisine… A 14h tout était rétabli. A quelques-uns (eh oui, il y a encore quelques représentants de l’ancien temps) nous nous rappelions ces pannes qui pouvaient durer trois ou quatre jours et nous obligeait à aller chercher l’eau au cimetière. Cela mettait un peu de piment dans une vie qui (à cette époque) n’en était pourtant pas privée, sans pour autant nous perturber… Autre temps, vraiment.

Et Philippe Jaccottet est mort. Cet homme m’aura inspiré depuis trente ans. Trente ans et cette première rencontre dans une librairie de Valréas. Moi tout fier de présenter le premier livre écrit avec Bernard Lorenzato. Lui timide, presque furtif, achetant ce livre. Moi qui ne savait pas à qui je le vendais. C’est après son départ que la libraire me dit : « Vous connaissiez M. Jaccottet ? » Honte à moi et premier livre immédiatement acheté (La semaison ou Cahier de Verdure, je ne sais plus). Plus tard nous pris plusieurs repas ensemble chez des amis communs, à Grignan, où j’ai découvert le formidable traducteur (Hölderlin, Rilke, Thomas Man, Musil Homère, Mandelstam). Et nous nous échangions nos dernières « productions ». Dans ces échanges, il m’a plus nourri que je ne l’ai fait. Nul n’est immortel. Mais certains devraient l’être plus que d’autres. A défaut « on voudrait, pour ce pas qu’il doit franchir… l’envelopper » de ses mots qui ont nourri ma contemplation du monde et de ses questions. « Vous, lentes voix qui vous nouez et dénouez dans le ciel intérieur, si vous ne mentez pas, enlevez-le dans vos mailles plus limpides que celles de la lumière sur les eaux. » [2]. Une très amicale pensée à Anne-Marie, sa femme, qui lui offrit la lumière de sa peinture pour enluminer certains de ses textes.

Cette longue période de confinement et de couvre-feu successifs nous a obligés à penser à nouveaux frais la place des bénévoles dans notre maison. Interdits d’accès jusqu’à ce jour, nous avons reporté la quasi-totalité de nos activités sur les résidents, les personnes du chantier d’insertion et les salariés de l’encadrement. Au risque d’imploser ! Seuls les cuisinier(e)s du jeudi, Yves et Jacques pour des veilles, ont échappé à ce triste sort [3]. En attendant la redéfinition des « postes » à pourvoir et leur retour, avec Patrick nous avons relancé le bénévolat extérieur en réactivant les points de vente autour de quelques-uns de ceux qui s’étaient mis en place lors du premier confinement. Pour vendre nos produits. Pour élargir vers l’extérieur la connaissance du mas et identifier de possibles nouveaux adhérents. Pour attendre plus sereinement que les restaurants ouvrent à nouveau.  

Nous n’oublions pas que le 26 mars prochain marquera le quarantième anniversaire de la naissance de notre association. C’était autour d’une table de la salle de réunion de la paroisse Saint Joseph, à Avignon. Les principaux animateurs de Carles étaient là (Lambert, Dor, Navatel, etc.), plus quelques autres (dont Olivier Pety, Paul Jauffret, Antoine Gastaldi, Joseph Pollini… mais les souvenirs se font de moins en moins précis). Tous, communiant à la lecture du « testament » que Joseph se proposait d’inscrire dans les statuts, comme un préambule. Le tout s’était clos par l’ouverture d’une bonne bouteille, comme cette petite troupe savait si bien le faire. L’aventure des commencements se donnait tout à coup une légitimité. 4O ans plus tard, toilette des statuts, mais toujours la même volonté d’offrir un lieu de fraternité : « Dire : nous ne sommes que des instruments, imparfaits, dont le plus haut usage est de faire circuler de la lumière – contre l’obscurité qui semble fatalement l’emporter. » (Ph. Jaccottet, A travers un verger). 40 ans plus tard, la volonté de ne pas réduire cette belle aventure à l’un ou l’autre visage, mais ouvrir ce temps à celles et ceux qui ont fait de Carles la maison qu’elle est aujourd’hui. 40 ans de va et vient, de rencontres, de soucis et de partage (paroles ou constructions) qui ont illuminé ces années. Anonymes ou plus marquant : tous ont fait Carles.

535 personnes sont mortes dans la rue au cours de l’année 2020… sans compter ceux qui n’ont pas pu être recensés. RIP.

[1] Id. Andromaque veuve noire.

[2] Philippe Jaccottet, Pensées sous les nuages : Plaintes sur un compagnon mort, dans A la lumière d’hiver, nrf Poésie / Gallimard, 1994, p. 154.

[3] « Je t'embrasse et résiste à l'impression de "m'effacer" petit à petit de la vie des amis », écrit Angeline dans un mail récent.