La vie au Mas

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Départ. Celui de Jean que nous avions choisi, il y a deux ans pour seconder Patrick et (nous le souhaitions fort) le remplacer quand serait venu pour lui le temps de la retraite. Mais voilà ! Comme dit René Char : « Les chemins marchent plus vite que les écoliers… »[1]  Les chemins marchent plus vite que ceux qui les empruntent. Et le chemin de Jean aura marché plus vite que nos rêves de stabilité et de continuité pour la maison. Nous nous en étions un peu inquiété à son embauche. Mais nous avions choisi de faire profiter le Mas et ses habitants de sa jeunesse et de ses compétences. Pour nous c’est une perte, même si nous ne pouvons que souhaiter que ce départ devienne pour lui le commencement d’un autre commencement dans la région qui a donné à ses mots la couleur chantante de son accent. Nous espérons, en tout cas, qu’il puisse inscrire le temps passé ensemble au rayon des profits, comme nous le faisons de notre côté. Merci et peut-être à un autre jour.

Visites. Quatre-vingt-dix élèves du collège de Rognonas sont venus passer une journée au Mas. Trois semaines après, ce sont les élèves du collège Tavan qui passent une journée sur le mas, pour en découvrir richesses et activités.

Hors temps de confinement, voilà une activité que nous voulons vraiment développer et pour laquelle certains résidents, ici, sont partis en formation. En chaque activité, se vouloir performant !

Covid : coup de chaud. Vendredi 18 septembre, Gérard donne des signes inquiétants : fièvre, toux, etc. Médecin, prescription de tests pour lui ainsi que celles et ceux qui l’ont plus spécialement approché. Maison refermée le temps que les résultats des tests nous parviennent. Les « quatre » (Pierre Alexis, Patrick et Claire, Joël) bien synchronisés. Les « trois » (Patrick et Claire, Joël) ont été présents toutes les journées de cette attente. Quant au président, il a repris le rythme du confinement en assurant les nuits (ce qu’il en pouvait). Dès lundi, fin de matinée, tout était revenu à la normale. Pas de contamination en vue. Ouf !

Depuis, bien sûr, un nouveau confinement est venu. Peut-être moins contraignant que le premier. Mais toujours cette impression d’être assigné à résidence sans qu’il y soit quoique ce soit de notre fait. Pour éviter que cette contrainte ne pèse plus qu’il ne convient, 26 ha autour de nous (d’autres et nombreux connaissent bien pire) et ces projets à mener à bien :

* une nouvelle chèvrerie (voir plus bas) qui nous contraint à transformer une serre en chèvrerie intermédiaire avec tout l’équipement d’une vraie, pour quelque temps (avec Patrick, David, Jean-Noël, Guy et ses stagiaires, toute l’équipe des chevriers -Jean-Luc, Bruno, Francky) ;

* l’installation d’une clim réversible pour ceux qui ont eu le plus chaud durant l’été et souvent pas assez de chauffage l’hiver ;

* la fermeture du préau pour avoir une salle à manger suffisamment grande pour le temps de la COVID et une grande salle de rencontres après (avec Patrick, Francky, et quelques-uns du chantier d’insertion) ;

* l’extension du colombarium, avec l’aménagement d’une dizaine d’espaces supplémentaires (avec Yves, Paul, Pascal, etc.) ;

* tous les travaux habituels (maraîchage, ramassage des olives, nourrissement des poulets, confitures…). Bref, pas bien le temps de voir le temps trainer en longueur. Une vraie chance.

Portes ouvertes.

Bien sûr, la Porte Ouverte a été remise « sine die ». Ce qui n’arrange pas forcément nos finances (après l’annulation de la manifestation de « ferme en ferme ») : quelque chose comme 20.000€ en moins. Régulièrement, revient le reproche de la tenue de notre porte ouverte pendant le temps des journées du patrimoine. Une bonne occasion de nous redire que cela n’est pas tout à fait le fruit du hasard : le bâtiment du Mas lui-même fait partie du cycle des visites officielles possibles dans le cadre de ces journées (pour l’originalité et l’ancienneté de sa construction) ; et nous redire à cette occasion que les plus pauvres sont bien le patrimoine commun de nos sociétés, dans la mesure où elles font des choix économiques sans plus se soucier de ce qu’il pourrait advenir de celles et de ceux qui ne peuvent pas s’y inscrire (quelles qu’en soient les raisons) : « Sans les plus déshérités, le monde est muet » rappelait Joseph Wresinski.

Hommage. Le samedi 26 septembre, une trentaine de personnes se sont retrouvées au Mas pour un temps de mémoire et d’échange de souvenirs autour de la personne de René Bellon, bénévole d’entre les bénévoles. Mort pendant le temps du confinement il avait été enterré le 7 mai 2020, en tout petit comité, à La Couronne (13). Jeanine, sa compagne, a souhaité un moment plus convivial de partage de souvenirs autour de sa personne et de ses choix de vie. Famille et amis ont échangé des dizaines de souvenirs. Un beau moment d’émotions et de rires mêlés face aux qualités (historien enseignant et promoteur de cinéclub), à la générosité et aux extravagances d’un personnage qui aura marqué la maison et chacun dans la maison. Un buffet a suivi ce temps, prolongeant les échanges entre tous et le plaisir de pouvoir se retrouver.

Tôtout’Arts. L’association Tôtout’Arts a encore frappé (au moins les esprits) : par l’exposition à la Tour Philippe le Bel (du 20/10 au 3/11) des portraits de résidents du Mas, exécutés par les membres de l’atelier « Soyons flous ». Les neuf membres de ce groupe ont exposé les figures de ces hommes, tous d’accord pour prêter leur concours à cette « mise en lumière » (c’était le titre de cette exposition) de leur présence au Mas. Le re-confinement n’aura pas permis à cette manifestation d’aller à son terme. Mais Bénédicte, Gérald, Yves, Gilles, Jean-Pierre, Philippe, Thierry et Bruno sont pleinement d’accord pour remettre ça quand les jours meilleurs auront fini par venir. Ils avaient déjà réalisé une première exposition (qui avait circulé dans le canton) avec les photos qui avaient accompagné la Rencontre Joseph Persat d’octobre 2018. Voilà une belle fidélité qui s’affiche et nous fait du bien. Merci à tous ceux qui y ont contribué.

Chèvrerie nouvelle. Né il y a plusieurs années, à l’occasion du renouvellement du Plan Local d’Urbanisme (PLU) et de la volonté de la municipalité de préserver un espace de production agricole au Mas, ce projet de nouvelle chèvrerie (qui vise à doubler le troupeau et à diversifier la production) a pris son temps pour passer toutes les étapes de sa confirmation et de son emprise sur le terrain : ténacité du maire, des services municipaux, de Pascale Bories qui s’était emparée du dossier comme première adjointe et poursuit aujourd’hui son engagement en notre faveur comme maire… Et ce 12 novembre, signature fut apposée sur la demande de permis de construire transmise à la mairie.

Cette étape ne fut déjà pas rien. Elle a demandé au groupe GSE, qui nous accompagne dans la réalisation de ce projet, patience et longs échanges techniques avec les services de Villeneuve et ceux du Grand Avignon. Les deux Michel (Hugues et Gambasi), Edouard, Thomas, Franck, Vincent et toute la structure qui les accompagne n’ont pas lésiné sur le temps donné.

Ensuite il a fallu faire la prévision des dépenses à engager. Au final, tout compris, autour de 400.000 €. GSE, bien sûr, qui offre la coque, et appels en cours avec la DIRECCTE du Gard, le Grand Avignon, les fondations Saint Gobain et Vinci (qui nous ont déjà soutenues par le passé) et d’autres possibles ; déjà un don important. Il en manquera surement encore un peu. Alors nous faisons appel à vos dons, pour assumer la dépense : nous permettre de boucler le financement des infrastructures (salle de traite, salle de fabrication des fromages, chambres froides) sans avoir à nous endetter auprès des banques. Ces dons peuvent être faits sur le compte du mas ou sur celui de Fonds de dotation Joseph Persat – Mas de Carles (dont le but est de soutenir les actions du Mas).

Et déjà prévoir qu’une bonne partie de l’existant vieillissant doit être écroulé pour faire place à la nouvelle structure : Patrick et quelques autres (dont Claire, Jean-Noël, David et Guy de BE2A pour les trous et les quelques fondations), préparent une chèvrerie de remplacement sous serre, pour le temps des travaux. Mesures en tous sens, récupération de matériaux conservés depuis longtemps… nos dames les chèvres pas plus que les chevriers ne seront tout à fait à plaindre dans l’attente imposée par les délais de construction.

Ce 12 novembre était un début… tout reste à faire, mais voilà une belle étape franchie.

Financement. Depuis quelques années, nous savions que nous ne remplissions pas les conditions réclamées par la Direction Départementale de la Cohésion Sociale (DDCS) du Gard dans le cadre des réglementations liées à l’accueil CHRS (Centre d’Hébergement de de Réinsertion Sociale). La réflexion et la promotion des « lieux à vivre » et l’habilitation OACAS (Organismes d’Accueil Communautaire et d’Activités Solidaires) n’avaient fait que confirmer notre « incapacité » à répondre aux exigences institutionnelles et notre volonté de proposer une autre forme d’accueil. Après partage d’expériences, consultations, interrogations relayées auprès du Préfet du Gard par des élus attentifs à notre réalité (sénatrice, député, maires de Villeneuve et de Pujaut, CCAS de Villeneuve) les services de l’Etat ont accepté de nous soustraire de la réglementation CHRS et de transformer notre dotation globale en subvention (à renouveler chaque année) pour financer le « lieu à vivre – OACAS ». Le courrier de la directrice de la DDCS précise : « Le Mas de Carles, compte tenu de son fonctionnement et de ses activités ainsi que du public accueilli, n’est pas conforme au cadre juridique et budgétaire d’un CHRS. A ce titre, il lui a été impossible de satisfaire à la complétude de l’ENC de 2019, ce qui met l’établissement dans une situation délicate vis-à-vis de sa tarification.

Par conséquent, il est conseillé à l’association de mettre en adéquation le mode de financement avec l’identité de la structure, notamment, en passant d’un financement sous DGF à un financement sous subvention. L’association accepte la proposition de la DDCS de basculer l’intégralité de ses financements sous statut DGF (377.511 €) vers un processus de subvention… ». Du même coup, c’est bien le « lieu à vivre » (ce qui nous avait été reconnu lors de notre passage en CROSM [2] en 2004) qui est reconnu comme tel.

Merci à celles et ceux qui ont permis d’en arriver à cette décision.

OACAS, Emmaüs, etc. Puisque le « lieu à vivre – OACAS » est maintenant financé, reste une autre étape à franchir : faire en sorte que tous les « lieux à vivre » et toutes les structures qui adhérent à l’OACAS trouvent là une occasion d’élargir le cercle et de pouvoir se faire financer à ce titre. C’est ce qui se lance maintenant avec la recherche entamée en lien avec Emmaüs et quelques autres structures pour définir les conditions et les moyens d’un réseau national OACAS. Pour partager entre structures (sur les modèles économiques, les bonnes pratiques, les partenaires, etc.) ; mais aussi pour partager quelques objectifs (défense du statut d’OACAS, sensibilisation des autorités à des publics sans réponse -sans papier), offrir aux membres une veille juridique et son poids auprès des institutionnels.

La pratique actuelle des OACAS semble être un lieu d’avancée possible pour des « sans papier » (demande de carte de séjour au bout de trois ans de présence dans un OACAS, accès à la VAE, participation à l’écriture d’un référentiel logement dans le cadre de la loi ELAN).

Manissy. On le sait. Officiellement depuis le mois de novembre dernier, le Fonds de Dotation Joseph Persat-Mas de Carles est devenu propriétaire du domaine de Manissy, au pied de Tavel, à la suite d’une donation des Pères de la Sainte Famille. Cette congrégation, née à la fin du XIXème siècle, s’était donnée pour tâche d’enseigner les jeunes des familles pauvres et de les mener le plus loin possible dans une perspective de travail ou d’études supérieures (y compris le séminaire). A ce titre, c’est eux qui ont « élevé » le père Joseph Persat, de l’âge de 10 ans jusqu’à son ordination sacerdotale. Eux avaient ensuite suivi de près la création du Mas de Carles. Nous n’aurions jamais imaginé la suite : cette donation, conséquence de la disparition des raisons de leur existence en Europe (l’éducation et la scolarisation des jeunes de familles pauvres). Mais l’œuvre connaît un beau succès du côté de Madagascar et en Afrique.

Suite à cette donation, parce que le projet de construire un logement au mas pour mes vieux jours (qui arrivent) a été suspendu en raison de la remise en cause du PLU de Pujaut, quelques-uns m’ont invité à réfléchir à un déménagement à Manissy. Quelques mois d’indécision (après tout, Carles est ma maison), j’ai finalement pris la décision de déménager là-bas, après l’aménagement d’un coquet espace (avec une petite moitié de bibliothèque). Relation facilitée avec les pères qui restent chez eux, prise en main de travaux et d’aménagements pour leur faciliter la vie, transfert de factures facilitées, amorce de création d’un espace culturel (retardé par ce maudit COVID), questionnement sur une journée de formation régulière chaque semaine. Une petite équipe s’est mise au travail autour de ces projets. Et je suis content de ce changement de lieu… même si j’attends que mon successeur se libère pour me libérer d’une de mes deux présidences.

En attendant les beaux jours de l’après-COVID de nous retrouver là-bas pour une « inauguration » je prends mes marques et remercie chaque jour le Bon Dieu et celles et ceux qui m’ont permis ce pas en avant : « On n’habite que les lieux que l’on quitte, on ne crée que l’œuvre dont on se détache, on n’obtient la durée qu’en détruisant le temps » [3]

Après une vingtaine d’années de compagnonnage professionnel entre le mas et lui (au titre du Conseil Départemental), Joseph Espositoa entamé sa retraite par un très abondant « pot de l’amitié » qui, selon ses vœux, s’est déroulé au Mas de Carles. Il y a bien des années en arrière, nous nous retrouvions régulièrement entre acteurs institutionnels et représentants d’associations engagés dans les actions liées au RMI. Il nous revenait de laisser s’exprimer le juste droit des « usagers », comme on disait alors. Puis nous avons poursuivi cette collaboration autour de la gestion du chantier d’insertion et du RSA.   Une quarantaine de ses collègues se sont retrouvés autour de lui et de sa femme. Une belle occasion de renouer avec celles et ceux que nous avions parfois un peu perdu de vu… et de célébrer les mérites de Joseph au service de notre association et de quelques autres. Bonne retraite à eux deux. Et merci pour votre présence attentive.

Quelques semaines après être retourné à Mende d’où il était venu, Sylvain a été retrouvé mort dans le logement que lui avait attribué la pension de famille qui l’avait accueilli. A 55 ans, l’alcool a fini par avoir raison de sa force vitale.

On se croit toujours plus fort que ses démons : « Tout le monde lutte contre les illusions des autres sans être capable de lutter contre les siennes », faisait remarquer le philosophe Dorian Astor. Soyons attentifs : nous sommes tous frères dans ce domaine ! Comment ne pas gâcher l’aube, les aubes successives de nos vies ?

[1] René Char, dans Placard pour un chemin des écoliers : compagnie de l’écolière.

[2] Comité Régional d’Organisation Sanitaire et médico-sociale

[3] René Char, à propos de la poésie (qui vient d’un mot grec signifiant « faire »).