LA VIE AU MAS

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Le temps du confinement.

Nous le prévoyions difficile. Mais après quelques grognements, une courte colère (du type : « on n’a pas le droit de nous obliger », à cause d’expériences d’enfermements antérieurs) et la liberté donnée à ceux qui ne voulaient pas rester de partir, cette période a été plus fructueuse que prévu. Les résidents et l’équipe réduite des salariés ont pris la maison en main. Et tout s’est réinventé en quelques jours : productions, mise en place du maraîchage, ventes, appels aux bénévoles pour faire des points de distribution, tabacs, cigarettes, alcool… Remarque ironique de Joël : « Pendant le confinement ça a été très dur au mas ! On a eu des cotes de bœuf, des grillades, … c’était l’enfer. Et tout cela sur 26 hectares de terrain ». Cette note humoristique ne doit pas faire oublier l’inquiétude liée au virus et à la contrainte de ne pas s’adonner à des habitudes de vie porteuses de risques pour soi-même et pour les autres.

Au terme, seules trois personnes ont été plus affectées par cette période (mode dépressif).  Pour un certain nombre d’autres cet engagement se poursuit, parce qu’il leur a permis de trouver une vraie place dans cette maison. Tout cela a été initié, animé et soutenu par la petite équipe de salariés (avec le président, confiné comme les autres qui assurait les nuits en semaine) dont les membres se sont relayés tout au long de ces deux mois (et un peu plus) pour assurer continuité, facilitations et apaisement pour tous.

Bien sûr, rien d’idyllique ! Pour certains, le monde d’avant n’a pas tardé à affleurer celui d’aujourd’hui. Ceux-là ont à nouveau préféré la « fraternité hypocrite » qui entraine l’autre dans mon vice et le justifie. Et tant pis pour les plus fragiles, victimes faciles d’une prédation finalement très courante, ici comme à l’extérieur de la maison. Pour tous la mort est revenue comme la compagne de la vie. Plus que cela, comme l’indique Jean-Luc Nancy [1], nous nous sommes retrouvés « bloqués dans un présent, incapables de prévoir l’avenir » dont nous avions cru pourtant détenir les codes. Au point que pour beaucoup, l’urgence a été de croire que rien n’avait changé… que rien ne devait ou ne pouvait changer. Ce refus d’imaginer un avenir peut-il signer autre chose que la victoire de notre fragilité et de la mort, précisément ? Nous avions bien failli l’oublier.

Qu’avons-nous appris ?

Ici à Carles, comme ailleurs aussi, nous avons expérimenté (dans notre confinement à 50) la part solidaire de nos vies, son exigence de liens et de partage de responsabilité pour faire de nos vies des vies reliées à autre chose qu’à elles seules, confinées dans la peur de la perdre. Cela nous a grandi ! Et en plus le virus n’est pas « passé » par nous… jusqu’à maintenant. Et même s’il venait à passer un de ces jours, cela ne signerait certainement pas la fin de notre combat pour une vie plus humaine. En nous partageant la tâche de la gestion de Carles, résidents et petit nombre de salariés, nous nous sommes responsabilisés mutuellement, nous avons (ré)appris le sens d’une confiance réciproque. Et cela nous ne voulons pas en perdre la trace ! En proposant de gérer ensemble et sur place l’alcool pour celles et ceux dont c’était le problème, nous avons engagé une autre manière de nous regarder et de (pouvoir) nous parler de manière apaisée. Et cela nous ne voulons pas en perdre la trace ! Isolés par nos « gestes barrières », nous n’avons pas pu ne pas nous saluer chacun chaque matin, après le rituel lavage des mains. Un clin d’œil, un sourire pour les mieux réveillés, une main sur le cœur en nous inclinant vers celui que nous saluions : tous ces gestes ont cherché à rompre les solitudes, à accompagner notre engagement quotidien pour la vie de la maison. Et cela nous ne voulons pas en perdre la trace ! Autour de nous des voix institutionnelles se font entendre pour nous inviter à rentrer dans le rang des CHRS, d’où est exclu l’activité qui est le cœur de notre mode d’accompagnement des personnes. Nous avons même perçu que de cela pouvait dépendre le maintien d’une part non négligeable de notre financement. Mais nous faisons la preuve sur le terrain que notre proposition de « lieu à vivre » et d’OACAS a une certaine efficacité au regard même des addictions de certains des résidents. Cela non plus nous ne voulons pas en perdre la trace. Hors de l’enclos physique du Mas (mais non hors du projet de la maison) certains ont su répondre à une nouvelle organisation du bénévolat et de la distribution de nos produits : en se faisant des relais efficaces, ils ont également partagé la volonté et le projet associatif, agrandi le cercle des personnes extérieures, leur regard positif sur ce que nous sommes et proposons, élargi le nombre des adhérents et des donateurs. Et cela nous ne voulons pas en perdre la trace, mais le confirmer.

Quelque chose s’est joué qui a laissé sa trace, sans que l’on puisse encore dire tout à fait quoi… sinon que la mort est redevenue un partenaire ordinaire de nos vies. Peut-être cette acceptation de soi-même tel que chacun est. Peut-être cette capacité de nous engendrer mutuellement différents mais tous respectables, tous dépositaires de la même humanité. Peut-être de nous reconfigurer moins rejetant, même si nos travers n’ont pas pour autant tous disparus. Peut-être, plus viscéralement, la peur du virus nous a-t-elle permis d’incarner, pendant le temps du confinement, un désir de communauté protectrice pour tous. Peut-être parce que, quelque part, s’est imprimée la trace des risques pris en communs, résidents et salariés, face au virus et de l’efficacité de cette prise de risque : comme si l’expérience d’un compagnonnage accru, des fatigues partagées nous offraient une nouvelle légitimité de terrain… et le droit de la revendiquer… ce qui ne semble pas acquis pour tous. (OP)

OACAS

Le premier modèle d’Organismes d’Accueil Communautaire et d’Activités Solidaires (OACAS) a été conçu par Martin Hirsch pour les communautés Emmaüs. Cette initiative (qui remonte au 1 décembre 2008) n’avait, au départ, pas vocation particulière à être étendue à d’autres associations. Les communautés Emmaüs sont donc, et de loin, les plus nombreuses et les plus connues. Une des caractéristiques de ces communautés porte sur le soutien financier qu’elles apportent aux compagnons sous forme de pécule hebdomadaire et cela dans la mesure où le résident renonce à ses droits aux prestations de la solidarité nationale.

Les « Lieux à Vivre » (dont le mas de Carles fait partie) qui ont obtenu l’agrément OACAS ne fonctionnent pas comme les communautés Emmaüs.

Le décret du 14 juillet 2009 relatif à l’agrément des 0ACAS demande aux organismes bénéficiaires de garantir aux résidents accueillis : un hébergement décent, un soutien personnel et un accompagnement social adapté à leurs besoins, un soutien financier leur assurant des conditions de vie digne. L’ensemble de lieux à vivre ont investi dans l’aménagement et la réhabilitation de leurs structures d’hébergement et de restauration (mise aux normes de sécurité, amélioration du confort de l’hébergement …) mais et aussi dans le développement qualitatif d’activités nécessaire au fonctionnement de la vie collective et au financement du bon fonctionnement des structures.

Le soutien financier aux résidents, tel que proposé dans les lieux à vivre, prend plusieurs formes et reste ponctuel lorsqu’il est individualisé en fonction des besoins de telle ou tel compagnon. Il se rajoute à l’accès pour tous aux prestations d’hébergement et de restauration, à l’accompagnement par des professionnels dans les démarches de la vie sociale et professionnelle comme dans l’encadrement des activités.

Cependant la participation des résidents au fonctionnement des lieux à vivre n’offre pas de statut social à ces derniers. Rien n’est prévu qui leur permettrait de valoriser le temps passé dans nos structures par l’ouverture de droits sociaux. On pense notamment à la valorisation de ce temps pour les trimestres (points) retraite.

Dans les jours à venir, une rencontre est envisagée avec les responsables d’Emmaüs pour faire tenter de gommer les blancs de ce décret dont on peut comprendre que certains soient déçus. (J.V.)

Demain.

Le 11 mai, nous avons naïvement cru que tout allait s’arranger. Plus de confinement. Une belle expérience de partage « rapproché » pendant deux mois. Une capacité à entrer dans une forme de maîtrise de l’addiction à l’alcool. La croyance en un « demain » plus respectueux de l’humain, de la nature et du partage. L’avons-nous réellement cru ? Outre que nos rêves ne sont que nos rêves, les grands surveillants de la production ne sont pas prêts à se laisser déposséder si facilement de quelque profit que ce soit. Et la soumission à la précarité redécouverte de notre existence n’a rien d’évident pour beaucoup. Après la grande peur pour nos vies au risque du virus, est venue l’autre peur : celle de ne pas pouvoir profiter de la vie. Alors, pour certains, l’urgence semble être de vouloir se débarrasser de paraît comme des « chaînes » : celles du travail, de la soumission à un ordre social, de ce qui avait semblé être un choix de vie, du service des plus démunis. Ce qui ne fait pas vivre pour autant. Mais entretient l’illusion d’un mouvement et semble repousser à plus loin l’étrange sensation du danger, comme cette épée retenue par un crin de cheval au-dessus de la tête de Damoclès, l’un des flatteurs du tyran de Syracuse. Crise ! Un, puis deux, puis trois salariés, parmi les plus jeunes, envisagent d’aller vivre autre chose ailleurs.

Addictions.

Quelques-uns avaient accepté de réguler avec nous leurs consommations d’alcool, avec une diminution et des horaires. On l’a dit : ils y ont retrouvé un visage et une attention à eux-mêmes qu’ils avaient fini par oublier. Nous avons pu parler à nouveau ensemble et observer sur tous les bienfaits de l’activité alors souvent délaissée. Fierté pour tous. Certains, parmi ceux-là tiennent encore le coup et voient même un peu plus loin que la simple restriction. Bien sûr, le dé-confinement venu, beaucoup ont repris le chemin de leurs dépendances. Premier mouvement : quel dommage et quel gâchis ! Mais quand on a été élevé quasi au biberon dans l’alcool, comment imaginer que tous puissent s’arrêter de consommer. Ceux-là ne vivront jamais totalement hors de ce que des années (depuis l’enfance) ont inscrit dans leurs corps. Deuxième réaction : comment éviter que les sollicitations de certains ne viennent annihiler tous les effort consentis, surtout par les moins résistants à ces « invitations ». Et nous avons fini par apprendre que la « cure » n’est, la plupart du temps, guère fonctionnelle. Les soignants eux-mêmes le savent qui deviennent de plus en plus exigeants pour en permettre l’accès. Troisième réaction : comment nous tenir nous-mêmes en éveil sans enfermer les personnes dans la mauvaise conscience et le déni, tout en accompagnant le soin par la parole ? L’équilibre est difficile, tant ces addictions perturbent le fonctionnement de la petite société qu’est le Mas (autant qu’elles perturbent la grande société du monde extérieur). Sauf malfaisance marquée, peut-être simplement me rappeler que je suis l’héritier d’une histoire et de son livre qui raconte l’hésitante réponse d’un peuple invité à habiter une liberté qui l’inquiète, parce qu’inconnue de lui. Et cela se traduit par cette sollicitation répétée à « écarter les dieux étrangers qui sont au milieu de vous et (à) incliner votre cœur vers votre Seigneur » (Jos 24,14). Comme est inquiétante pour le « dépendant » l’invitation à vivre hors de cette dépendance première. Et si ces invitations répétées ne suffisaient pas ? Quelle épreuve pour tous !

Tiers Lieux et territoires.

Le 31 janvier 2020, le Préfet du Gard écrivait au cabinet du Ministre des Solidarités et de la Santé pour soutenir la pérennisation de notre association. Dans son courrier, il rappelait « le rôle du Mas de Carles en tant qu’acteur social sur le territoire, ainsi que la réponse très qualitative que le Mas apporte aux besoins d’un public bien spécifique. »[2]

Le mas de Carles est présent sur le territoire depuis plusieurs décennies comme lieu d’accueil et d’insertion pour les plus démunis de la société. Très vite le développement d’activités au sein du Mas et à destination des personnes accueillies a vu le jour. Ces activités doivent mener à la formation (VAE), en vue de possibles métiers pour les personnes qui les mènent. C’est ainsi qu’au fil du temps, le potager est devenu une ferme Bio et qu’aujourd’hui Alain est arboriculteur, Jean-Luc est chevrier, Moussa est fromager… Le territoire, les résidents du Mas de Carles l’habitent et y assurent une production.

La crise de la Covid 19 nous a permis de finir de donner chair à cette intuition qui nous travaillait depuis déjà quelques années : notre implication dans le territoire et l’implication du territoire dans les actions menées au Mas pour les personnes en grande précarité.

Ce constat n’est pas tout à fait nouveau. Il nous est progressivement apparu que nous ne pouvions pas mener un projet d’accueil et d’hébergement sans croiser avec les fils du social, de l’environnement, du politique local [3], du marchand. Ou alors, il ne s’agirait plus d’un « lieu à vivre », mais d’une « réserve » où vivraient des personnes définitivement exclues de tout « commerce » avec leur environnement. Ce qui est exclu. Et par la responsabilité que nous devons assumer par rapport aux personnes qui se confient à notre accompagnement. Et par la dynamique même du « lieu à vivre » qui invite à l’ouverture et à l’insertion dans le milieu local, quand bien même cette insertion ne se traduit pas ou très rarement par un travail salarié, en raison même des contraintes qui ont amené la plupart des résidents à choisir un mode de vie autre mais valorisant quant à la qualité d’un soin et d’un mode de vie adapté à leurs capacités du moment, et stimulé par la propositions d’activités agricoles développées sur place (maraichage, chèvres et fromages, oliviers et huile, confitures, poulets, etc.). Ajoutons qu’agriculture et « bio » ont contribué à tisser un lien pérenne entre nous et d’autres agriculteurs locaux.

Jusqu’à ce jour, cette prise en compte de la dimension participative au territoire s’est exprimée sous deux formes :

la participation de l’ensemble des personnes liées à la maison à une certain nombre d’actions : vente des productions sur les marchés de Villeneuve et d’Avignon, auprès d’une vingtaine de restaurants et de boutiques « bio » locales et sur les relais institués pendant la crise du Covid19 ; participation aux actions et à la réflexion avec AMAP et CIVAM, « Terre de vrai » (pour l’approvisionnement des cantines scolaires) ; prise en charge annuelle de l’événement national « Ferme en ferme » et de celui, plus local, d’une « Porte ouverte » et de la « fête des voisins » ; ouverture au « parler bio » (avec les scolaires), aux incidences d’une agriculture péri-urbaine (Grand Avignon), à l’éclosion des « Tiers-Lieux » (CIVAM, Jardins de Cocagne, Emmaüs, Secours Catholique, Secours Populaire, à l’initiative du laboratoire LERIS de Montpellier) ; diffusion (et représentation) d’un livre poétique, produit d’un atelier d’écriture regroupant salariés, bénévoles et résidents.

l’ouverture à des actions en lien avec les élus locaux : inscription dans la démarche VAE, pour autant que les résidents soient demandeurs ; création de logements sociaux (municipalités et services de l’Etat) ; animation d’une chantier d’insertion et d’une action collective d’insertion (DIRECCTE et Conseil Départemental 30) ; prise en charge d’actions ponctuelles de développement (confiturerie, poulailler) ; prise en compte du Mas de Carles dans le PLU des deux communes de Villeneuve et de Pujaut pour acter et promouvoir une pérennisation de notre présence sur le territoire (projet d’agrandissement de la chèvrerie) ; le développement d’accueil de public par les visites à la ferme, ou encore l’amélioration de nos bonnes pratiques agricoles (on peut toujours mieux faire) dans le respect des écosystèmes ; liens effectifs avec le centre social Toutout’arts des Angles (expo photos, action Grain de sel autour d’une initiation à la cuisine) et avec les responsables de la Chartreuse de Villeneuve les Avignon.

Tout cela est mené sous l’impulsion des salariés et de certains bénévoles, de concert avec les résidents, pour permettre à tous d’accéder à une véritable émancipation sociale, une sortie des prisons du regard extérieur et de la marginalisation, les « actifs en premier et les moins « actifs » à travers les plus actifs. Les résidents (et leurs accompagnateurs) ne sont pas que des « SDF ». Cette mise en acte de la « territorialisation » tend à effacer leurs fragilités et ouvre à tous la possibilité d’un possible.

Le lien au territoire génère des relations d’immédiate proximité, comme celles du voisinage. Ces relations nous ouvrent au dialogue, nous invitent à la rencontre. Ainsi, parce que la présence de notre collectif amène parfois des craintes chez nos plus proches, la fête des voisins est un bon moment d’échange et d’apprivoisements réciproques. Un travail permanent pour assurer la qualité du lien.

Bénévoles.

C’était entendu : avant que les bénévoles reprennent place au(tour du) mas, nous devions nous voir et nous redire le pourquoi et le comment de nos présences. Et nous redire la règle première de nos présences au mas : protéger l’ensemble de la communauté. Ce qui fut fait cet après-midi du 4 juin.

29 présents, 13 excusés, 5 résidents et 5 salariés participaient à cette rencontre. Tous chaleureusement remerciés par Pierre-Alexis pour la présence et le travail accompli pendant le confinement : la maison a fonctionné uniquement avec les résidents et la moitié des salariés très investis, soutenus en extérieur par des bénévoles attentifs (pain, relais-vente de nos produits, messages de soutien, etc.).  Nous ne voulons pas perdre la trace de ces engagements, ni prise de responsabilité des résidents qu’il faut conforter dans les responsabilités qu’ils ont assurées.

Nous voilà invités à redessiner le rôle des bénévoles à travers les réponses au questionnaire inspiré de celui de Bruno Latour : « Qu’est-ce qu’on jette ? Qu’est-ce qu’on garde, et qu’est-ce qu’on invente ? » A travers les (rares) réponses à ce questionnaire, c’est la complémentarité entre résidents, bénévoles salariés et bénévoles qui est interrogée avec le recensement des « besoins » du mas et les espaces où peuvent s’intégrer des bénévoles à leur place propre.

Questions et informations s’échangent ensuite.

Question : faut-il maintenir la rencontre RSB tous les deux ans ou la programmer tous les ans, au détriment des Rencontres Joseph Persat ? En tout cas, une prochaine rencontre RSB pourrait avoir lieu autour de notre insertion sur le « Territoire » et l’intervention de Virginie Poujol. Informations : un partenariat entre le Mas et la Chartreuse de Villeneuve est enclenchée (visite des lieux, atelier d’écriture avec un écrivain en résidence) ; contact a été pris avec l’Université populaire d’Avignon, la Courroie et « C’est pas du luxe » (festival photo). Sans oublier le lien préférentiel avec Totout’Arts (photo et cuisine).

Parole de C.A.

Neuf administrateurs étaient réunis autour de la table de réunion : respect des gestes barrières et de distanciation physique obligent. Neuf autres avaient donné leur pouvoir.

Retour sur le confinement et la bonne tenue de tous durant cette période, facile pour personne mais accompagnée, pour les « addicts » d’un protocole de suivi concernant l’alcool proposé en temps et heures fixes, pour éviter les crises de manque et permettre un équilibre de santé. On a dit ailleurs (voir le site) ce qu’avait amené cette procédure. Bien sûr, cela ne pouvait pas durer éternellement et le dé-confinement en fournira assez vite la preuve, sauf pour deux d’entre eux. Rien à regretter !

Les administrateurs présents autour de la table font le constat que c’est bien l’activité qui a permis que la maison tienne. Preuve que nous ne nous trompons guère quand nous faisons de l’activité l’élément central de nos pratiques d’accueil et d’accompagnement des personnes en grande difficulté.

Preuve aussi que les résidents sont en capacité d’exercer une activité, mais à certaines conditions et à leurs rythmes (ce que ne permet pas un statut de CHRS auquel les responsables de la DDCS voudraient bien nous assigner).

Le C.A. n’a pas manqué de souligner la primauté de la dimension collective : 50 personnes à faire vivre ensemble, dans le respect mutuel, pour trouver ensemble des solutions plutôt que d’enfermer chacun dans ses problèmes et la recherche d’une solution seul face aux institutions. Une autre manière de vivre. Rien d’évident en tout cela, tant nous avons été habitués à sur-individualiser les démarches au risque d’enfermer les personnes dans les limites de leurs incapacités à gérer seuls leur avenir. L’appartenance à une communauté de vie est le second principe de notre accueil.

Puis est venu le temps de l’examen des comptes 2019, présenté par l’expert-comptable.

La dégradation du résultat par rapport à l’année dernière provient : des indemnités de ruptures conventionnelles payées début 2019 pour 16 k€ ; des provisions pour le rattrapage des salaires de Patrick pour 14 k€ ; une baisse généralisée de nos productions : ferme : – 10 – pensions des accueillis : – 12 – subventions (CD 30) : – 14 – dons et legs : – 25. Le tout heureusement compensée par une augmentation des transferts de charges due au remboursement des indemnités de départ en retraite de Joëlle et de Jacques (25 k).

Les charges sont stables, voire en baisse. Les achats et les charges externes augmentent de 8 k€ (EDF + 5k et honoraires divers – Gilles Vidal + Ecole Montpellier – + 3 k) ce qui veut dire que tout le reste est en baisse. La masse salariale, hors coût des départs et rattrapage de salaires est en baisse de 35 k€.

Il est proposé de mieux maîtriser encore nos dépenses d’entretiens. Est à nouveau posée la question du chantier d’insertion (il coûte plus de 60.000 € par an à l’association, mais est-ce bien normal ?) sans que l’on puisse décider quoique ce soit pour la suite… sauf à renforcer la participation des bénévoles à l’activité maraîchage et à tenter d’obtenir un remboursement plus équitable de nos frais. En final après approbation des comptes tels qu’ils sont présentés, Joël rappelle que l’association n’est pas dans une situation acquise. : il faut chercher de l’argent et nous devons tous nous y mettre !

Un nouveau mot.

Mais il s’agit d’une ancienne réalité, qui fait son apparition dans le dictionnaire de certaines nations, comme l’Espagne et l’Italie. APOROPHOBIE ! Ce mot, se compose de deux termes grecs : áporos qui signifie sans ressources et phóbos, peur. Peur des pauvres ! Pourquoi, interroge Umberto Folena [4] ? Parce que nous nous définissons comme des consommateurs. Et si nous sommes ce que nous consommons… lorsque nous perdons cette capacité de consommer, nous ne sommes plus personnes. Si notre identité dépend de ce que nous consommons, ceux qui deviennent pauvres perdent leur identité… Le pauvre devient « le fantôme du mensonge dans lequel nous vivons… Le mensonge : les pauvres sont l’autre visage de la société de consommation, le gaspillage qu’elle produit nécessairement, un gaspillage qui est aussi humain… Plus les exclus sont nombreux, plus le groupe des privilégiés peuvent se sentir comme des dieux. Ils ont gagné grâce à leurs mérites, les pauvres ont perdus grâce à leurs démérites et, pour cela, ils sont méprisés. Un mensonge colossal, mais tellement vrai(semblable). » [5]

Vivre au Mas.

Ce peut être l’occasion de nous redire des choses simples au regard de notre présence au Mas. Il y a sans doute plusieurs manières de se retrouver à Carles, que ce soit pour y être résident, salarié ou bénévole.

Mais il n’y a pas trente-six manières d’y rester. Venir et vivre au Mas n’est pas un simple placement (par autorités interposées, par intérêt pécuniaire ou valorisation personnelle). Tout cela peut s’y retrouver. Mais reste l’essentiel : partager une aventure constructive avec d’autres, au sein d’un espace associatif fragile qui requiert soin et attention. Pour le maintenir en état d’accueillir encore (encore plus après le maelstrom de la Covid 19). Pour accroître ses ressources toujours précaires. Pour promouvoir sa différence d’accueil dans la promotion d’activités communautaires : comme base et fondement de notre présence les uns aux autres ; comme facteur d’insertion territoriale ; comme promoteur de formations à travers la VAE et les diverses propositions en lien avec les milieux professionnels ; comme source de revenus par la vente de nos productions. L’ensemble permettant de participer au culturel et au social environnant. Bref, redécouvrir ici et maintenant que c’est le même engagement de tous qui a permis à la maison de devenir ce qu’elle est devenue (voir le testament des accueillis), qui a fait tenir la maison et qui la fera tenir demain. Rien n’est donné. Et rien ne peut se faire sur le dos des autres. Tout est à construire ensemble chaque jour pour assurer demain : « Et vous aviez si peu de temps pour naître à cet instant. » (Saint-John Perse, Vents IV,5).

Décès.

René Bellon : en souci de santé depuis bien longtemps, René est mort le 3 mai 2020. Il a été enterré le 7 mai à la Couronne où il se rendait souvent dans sa maison de campagne. C’était un enseignant d’histoire attentif, et un homme de solidarité. Donné à Carles et à son fondateur, le père Joseph. Ce qui n’empêchait pas ses coups de gueule… dont le successeur profitera également, entre deux échanges sur les Pères de l’Eglise (dont il avait fait sa thèse).

Alain Gouisset est décédé peu après, d’un infarctus. Lui et sa femme avaient reçu Joseph, aux temps héroïques et il connaissait bien la maison. Si bien que quand nous avons procédé à la seconde mise aux normes et à l’agrandissement de la maison, c’est à lui que nous avons fait appel pour pallier les incompétences du président, au titre de « maître d’ouvrage ». Ce qu’il fit à merveille entre deux voyages à Moscou ou ailleurs. Ses nombreuses activités n’ont jamais altéré son sens de la solidarité, ni le partage de ses compétences à moins « connaissant » que lui. Avec Joseph, ils ne manqueront pas d’anecdotes à se raconter.

Marie-Laure était la femme de Jean Roure. Nous avions cheminé ensemble à l’occasion de la célébration d’un remariage… et nous avions pris l’habitude de nous retrouver régulièrement autour d’un repas. Attentive et précise, elle tenait Carles en haute estime. Une bise d’espérance à sa mère, Marie-Lou, retirée dans une maison de retraite près de Clermont-Ferrand.

Pierre Pannetier, fidèle parrain et pédagogue clairvoyant pour son filleul, m’avait permis de découvrir inventions et lieux (alors) inédits à travers récits, fresques et autres livres de penseurs orientaux. Une belle figure d’ouvreur sur des mondes autres que ceux de mon quotidien.

Jean-Claude Pulaï, est parti à son tour, mort sur la table d’opération où l’on cherchait à lui déboucher des artères qui n’ont pas supporté cette intrusion. Rencontré il y a une trentaine d’année, suite à une lombalgie tenace, il a mis à mon service et au service d’autres de Carles (suite à une visite marquante à la maison), son regard aigu, sa compétence d’acuponcteur, d’ostéopathe et d’énergéticien.

Simone Saltarelli, notre voisine depuis dix ans, sur le plateau. Membre active de groupes réfléchissant et agissant dans la suite du concile Vatican II, qui fut l’illumination de cette génération, avant qu’une autre, plus jeune, n’enterre les espérances qu’il avait suscitées. Une bien belle figure de « râleuse évangélique », s’il est permis de saluer ainsi cette figure féconde (avec celle de son mari) en initiatives diverses et solidaire pour la paix et les plus en difficulté de notre monde.

Et puis, comme un coup de tonnerre, c’est Didier qui nous a tiré sa révérence. Rapidement hospitalisé, opéré à Marseille en urgence d’une fissure de l’aorte (outre un cancer très avancé, tardivement repéré) il ne se réveillera pas du coma dans lequel il avait été plongé. S’en est suivi un dimanche de sidération !