LA VIE AU MAS

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En décembre, trois résidents sont allés présenter le mas et ses activités à l’Institut Méditerranéen de Formation (IMF de Montfavet). Cette présentation faisait suite à un travail mené par Annie Chatenay, formatrice en travail social, avec plusieurs groupes du Mas (salariés, bénévoles, résidents) sur les photos réalisées par Totout’Arts dans le cadre de la dernière rencontre Joseph Persat sur « travail et activités ». Annie a déployé ce premier regard sous la forme « esthétique et activités » accompagné d’un regard sur le Mas. Tout le monde en est revenu enchanté.


Le 9 janvier, ce n’était pas grève pour tout le monde. Une dizaine de jeunes du lycée Saint Joseph d’Avignon se sont retrouvés en cuisine à préparer un repas du soir pour la maison. Magnifique tartiflette et l’occasion pour tous d’élargir son regard. Merci aux jeunes d’avoir permis cette rencontre et aux professeurs qui encadraient cette action.


Formations. Parce que nous souhaitons développer l’accompagnement des visites du Mas (particuliers, écoles, groupes de formation, associations, etc.), deux sessions ont été programmées pour mieux entrer dans la compréhension de l’accueil de ces publics en visite dans la maison. Alain, Joël et Patrick se sont régalés.

Une autre session sur l’attention à la souffrance animale, incluant la manière de tuer les poulets, et sur la question de l’hygiène dans l’élevage des mêmes a permis à Abdul et à Patrick d’affiner leurs connaissances.


Décès :

Jean-Marc Logacy, habitué des trottoirs avignonnais et ancien passager au mas, difficile à « fixer » ;

Gilles Bugat, retrouvé mort sur un banc public, non loin de la maison d’Emmaüs qu’il avait choisi d’habiter, après une période d’errance dans le Sud-Ouest et quelques passages (plus ou moins longs) au Mas : « Il n’y a pas d’ombre sans lumière Et c’est la lumière qui fait naître l’ombre. Et si mourir n’était que l’ombre de Dieu ? » (Jean Debruynne) ;

Et Alexandre à son tour est parti ! Malade d’un cancer trop important pour être soigné ou même repoussé pour un temps. Depuis plusieurs mois nous l’accompagnions « comme à la maison », entre séjours à l’hôpital et séances de chimio ! Rude programme, pour lui. Trop rude. Une de ces séances lui sera fatale en raison de son peu de résistance. Maryse, encore à la tâche. Et Florence, la sœur d’Alexandre, éprouvée par la situation de son frère, le plus souvent mutique, mais qui nous aura appris des choses essentielles : « Dans ce moment, avec toi, nous avons appris que ta discrétion n’était pas l’ignorance des autres ; que tes silences valaient bien tous les bruits que d’autres font pour ne pas nous faire oublier qu’ils existent. Avec toi, nous avons appris que vivre était le long apprentissage de soi-même pour ne pas se fermer à l’autre sous prétexte que l’on a été maltraité ou pas accueilli comme on pensait devoir l’être. » Et voilà que revisiter cette vie, c’était peut-être bien laisser nos vies se nourrir à nouveaux frais à cette source désormais absente. Alexandre et ses cigares qu’il quémandait âprement après son AVC comme au cœur de sa maladie… et que nous n’avions plus le cœur de lui refuser même si nous savions bien que cela n’arrangeait pas ses affaires !

Sa sœur et le compagnon de sa sœur ont accompagné ses obsèques. Désormais, il repose au columbarium de Carles, aux côtés de Martine, de Manu et de quelques autres. Au moment de nous quitter, le compagnon de sa sœur nous a glissé à l’oreille : « Je ne savais pas qu’il existait des lieux, comme celui-là, aussi humains. » A bientôt

Maminou (la maman d’un cousin très proche) a également tiré sa révérence après de longues années de présence attentive et aimante : « J’aurais voulu que la mort m’emporte dans sa malle. Et j’étais là à me demander si la malle serait assez grande et comment j’allais faire pour tout emporter… J’en étais là lorsque la mort s’est ouverte comme une porte et il n’y avait rien derrière que le désir d’Amour. »

Et c’est la sœur Thérèse-Marie, longtemps tourière au monastère de la Verdière, qui est décédée. Petite par la taille, mais si grande par le cœur et la générosité de l’accueil qu’elle réservait à chacune et à chacun. Sœur Thérèse a été une des très belles rencontres de ma vie. J’ai souvent envié son indéboulonnable sourire, sa capacité d’écoute et de partage, la justesse de son regard sur les hommes et les événements : « Ses yeux se sont éteints, son rire s’est effacé. Mais maintenant elle voit dessus le temps et nos épaules », écrivait Jean Debruynne.

Active, têtue et portée par une foi indéracinable, Jeanine est partie discrètement, à son tour, rejoindre son Joseph de mari.

Quant à Edouard Guignard, nous lui avons réservé l’hommage que méritait son action. Un texte signé par Marcel est à lire sur le site du Mas. Hommage mérité tant il a occupé une place importante dans la vie associative et solidaire avignonnaise.

L’espace de nos rencontres immédiates se rétrécit. Mais la mémoire de nos engendrements réciproques nourrit ardemment l’actualité de nos vies. Nos ciels s’élargissent de leurs « présences-absences ».


  1. était arrivé un beau matin, jeune et vite agrégé à la maison, du côté de la chèvrerie. Et puis il était parti sans crier gare, sous prétexte d’une course à faire. Quelques semaines plus tard, il avait croisé la route de Pierre-Alexis qui l’avait raccompagné « à la maison » comme il l’a dit plus tard. Et quelques semaines plus tard, nouveau départ, toujours sans crier gare. Nous le retrouverons à l’aéroport de Marseille où il squattait depuis son départ de Carles. Et de nouveau, avec son assentiment, retour « à la maison ». Quelques-uns l’ont mal pris : il n’avait qu’à pas partir… Chanson du sédentaire, trace d’un moment de vie plus posé, que les allées et venues d’un plus cabossé viennent inquiéter. Les autres en étaient plutôt heureux. La « maison Carles » relève d’un miracle dont nous devrions remercier le ciel chaque jour. Tiens, un de ces derniers vendredis il est reparti acheter un paquet de cigarettes. Nous l’attendons à nouveau !

Depuis trois mois tout allait bien. Et tout à coup, patatras : rechute dans l’alcool. Et pas qu’un peu. Une peur, une petite mésentente comme il en arrive si souvent, ont brisé sa résistance. Il n’y a plus qu’à repartir… toujours espérant de chacun une forme de résilience, par-delà les critiques faciles (du genre : « on vous l’avait bien dit ») qui transpirent du secret désir d’exclure celui qui se tient si mal. Il reste encore à quelques-uns à comprendre que nous ne sommes pas là pour éduquer, ni pour contraindre, mais pour accompagner les hommes, ici, tels qu’ils sont… avec leurs qualités propres et ces défauts qui nous hérissent tant. Mais pour quoi ? Mais pourquoi ?


Cet autre qui arrive d’un long séjour à l’ombre, croit que tout le monde est à son service. Exclusif, il exige et marche à petits pas nerveux, s’étonne de ne pas trouver de boulodrome à sa disposition au cours de la réunion du vendredi (qui rassemble tous les habitants du Mas chaque semaine), annonce au cours d’un des repas suivant qu’il s’appelle autrement qu’on ne l’appelle : Armand veut devenir Pierre ! Bref, il en inquiète beaucoup, en amuse d’autres. Et sur tout cela, la lente patience de la communauté qui fait son travail d’apaisement relatif. Mais Dieu que parfois nous ressentons la fragilité de nos limites. Ce coup-ci, elles ne résisteront pas à ces « extravagances ». Et tout finira par un aller simple vers l’hôpital psychiatrique. Laissant ses sœurs dépitées : on leur avait fait croire que ce Mas était une unité de soins. Sans doute par ignorance de la réalité de ce qu’est le Mas !


Et là-bas, « en bas » comme l’on dit entre nous, à la chèvrerie, premier flot de mises-bas, qui tend les volontés, demandent à ce que chacun remplisse bien sa part de l’activité et obligent à mieux s’organiser. Beaucoup de défis simultanés, d’autant que certains en « profitent » pour craquer un peu : l’intersaison n’a pas été sans travaux non plus. En tous cas, entre la réduction (presque par moitié) de l’équipe des salariés et le désir de beaucoup que la maison tourne, une belle complicité se tisse entre tous. Premier fruit d’un confinement pourtant difficile : le peuple de Carles a du mal à se sentir « emprisonné ».


Du passage, encore et heureusement. Ceux-là, de l’association « Le Village », sont venus chercher conseils, techniques et encouragements, pour se lancer dans une activité de maraîchage sur une parcelle de 2 ha qui leur était proposée.


Et comme pour tout le monde, le coronavirus nous est tombé dessus, avec son cortège d’interdictions, d’incitations au confinement, d’enfants à garder, de gestes nouveaux à intégrer comme le renoncement à se serrer la main, à étendre le cercle de notre présence aux autres (1 mètre, sinon rien). Un moment difficile pour tous, résidents, bénévoles, salariés… Régulièrement, le site enregistre mots, situations, photos (www.masdecarles.org). Et chacun peut se tenir au courant, nous faire retour par des mots de leur attention. Merci à tous.


A cette occasion, la veille du déclenchement du confinement, Gérard est revenu. Pris en charge par une clinique spécialisée dans les cures d’amaigrissement, le virus a interrompu un séjour originellement prévu sur deux mois : « Vous venez le chercher… ! » La chose est si simple que nous n’aurions pas osé l’imaginer. Mais après tout, chacun ne fait que ce qu’il peut ou se croit autorisé à faire.


Comme chaque année, le collectif « Les morts dans la rue » a publié la liste des personnes mortes à la rue : elles ont été au nombre de 569, leur âge moyen de 49 ans. La plus âgée avait 90 ans. La plus jeune était un bébé. 569 fois une agonie de solitude. Et un virus qui empêche, cette année la moindre célébration publique. Chacun saura leur faire une place dans son cœur.