LA VIE AU MAS

Merci de partager

Michel. Il était arrivé moins d’un mois auparavant. Tout le monde sentait bien que cela n’allait pas si bien que cela dans sa tête. Avec raison. Puisque ce soir-là, tout a craqué : parce que personne ne voulait (ni ne pouvait) lui offrir ses cachets de Subutex. Menace se suicider, de tout casser s’il n’obtenait pas ce qu’il voulait. Quelques coups de lame de rasoir (sans excès), cris… Et pour finir, pompiers, puis police et transfert à l’hôpital. Alors la maison a retrouvé son calme. Pas sûr qu’il en ait été de même pour notre homme.

Manu. Ce matin tout le monde est triste. Et même un peu plus. Un des sourire de la maison s’est effacé et nous laisse à notre solitude. Nous l’avons retrouvé dans sa chambre, sans doute mort d’une rupture d’anévrisme. Imprévu majeur et difficile à accepter pour la plupart.

Ce samedi, nous avons attendu le médecin toute la matinée et un peu plus. Sur la table de la chambre, sa montre indique 15h. C’est l’heure à laquelle le médecin constate et signe le certificat de décès. Avec des mots de sympathie pour toute la communauté.

Le jeudi suivant nous étions nombreux autour de sa sœur, de son neveu et de son copain pour l’accompagner au crématorium, puis au columbarium de Carles : « Quitte ce vieux monde, mon frère, ne te mets plus en retard. Quitte la vieille terre. Laisse là tout ce qui t’encombrait. Aujourd’hui va cueillir le soleil. » Le jour où nous l’avons accompagné dans sa dernière demeure, nous avons appris de la bouche de Moussa la mort de son cousin, Ibrahim, là-bas, au Burkina, sa terre d’origine. Pour tous, la parole de Christian Bobin, en partage : « Les morts n’ont pas quitté la vie, mais ses cloisons prétendument étanches : ce qui fait qu’une pierre n’est pas une rose et qu’une rose n’est pas une lettre… ».

Manger c’est voter. Il y a quelques mois, dans le sillage de Mme Pascale Bories (notre sénatrice), nous avions reçu la visite de Périco Légasse, avec les micros et les caméras de la chaine Public Sénat, son équipe technique, sa faconde et sa volonté d’ouvrir à tous les sentiers du goût des bonnes choses. Ce coup-ci c’était le Gard qui était proposé à la découverte de ses enjeux alimentaires : Barjac, le Grau du Roi, le mas de Carles, Etienne Coulibaly et la plaine de l’abbaye. Le repas l’attendait au mas, confectionné à partir des productions de la maison. L’émission a été diffusée à partir du 24 septembre. Et nous ne pouvons que remercier les auteurs de ce beau reportage… et Mme Bories qui nous a permis d’y bien figurer.

Visites. Des grands et des petits. Peu à peu les écoles et le collège du Mourion retrouvent le chemin du Mas pour une découverte de sa flore et de sa faune… et des chèvres, bien sûr. Tout finissant par la dégustation des réputés fromages de Carles.

Voici plusieurs années que le mas de Carles et la Chartreuse de Villeneuve souhaitaient devenir partenaires. Ce rapprochement devrait se tisser dans les mois à venir. Pour commencer les résidents du mas sont invités avant Noël à franchir le monumental portail pour la visite des lieux et parcourir l’histoire de la Chartreuse. Ce qui fut fait juste avant Noël, par un premier groupe de 8 résidents. Une autre visite est programmée pour ceux qui n’ont pas pu attraper ce wagon.

Et puis les amis sont venus. Ce furent quelques membres de l’association Le Village, à Cavaillon ; une belle représentation de la Bergerie de Berdine ; et encore le « staff » de la Passerelle, venu quelques jours plus tard réfléchir à ses actions et à son avenir !

Dans un autre genre… En pleine nuit, une grosse voiture traverse la propriété et propose à notre sommeil une séance de rodéo sur le parking… L’alcool a encore frappé. Et la stupidité des comportements qui va avec.

Sangliers (encore). Les chasseurs se sont mobilisés pour tente de repérer le cheminement des sangliers… En attendant, comme en un pied de nez, ils continuent à labourer nos sols, jusqu’au pied de la terrasse. Mais patience : leur tour finira bien par venir !

Et les veilleurs se sont retrouvés, les auxiliaires sociaux éducatifs avec les bénévoles mis à contribution pour pallier le temps de formation d’un des salariés : gestes opérationnels, surveillance des installations, accompagnement des personnes, procédures en cas d’incendie, de maladies ou autres.

A la fin de la rencontre, la petite joie de s’être retrouvés ensemble pour partager nos soucis et développer notre écoute de la maison et de ses habitants.

Atelier d’écriture. A cheval sur 2018 et 2019, sous la direction attentive et bienveillante de Joël Lemercier, douze personnes (résidents, bénévoles et salariés) se sont retrouvés tous les quinze jours, pendant deux fois trois mois, pour écrire. Une première session s’était soldée par le désormais célèbre Et puis ce fut le printemps (2017, éditions Cardère [1]).

Nous sommes plusieurs à nous être mis à la relecture pour trier et choisir. Peut-être ce texte court :

« Appuyé, menton sur son bâton,

Regard jeté sur l’horizon

Le berger s’évade un peu :

Rêves d’ailleurs sur fond bleu. »

Nous verrons bien, après la moisson !


Stéphane Stork, un des auxiliaires socio-éducatif de la maison, est parti pour un long temps de formation, autour de la technique de calfatage des bateaux. Dans ce moment d’incertitude qui plane sur nos financements (et sachant qu’il n’a pas donné sa démission) nous tentons de faire face à cette absence par un appel (renouvelé ici) à des bénévoles, prêts à donner quelques nuits (ou bouts de soirées) pour les huit mois de sa formation. Au cas où cet appel ne vous laisserait pas insensible, merci de prendre contact avec la direction.

Mariage. C’est celui de Joël, le cuisinier, et de Cécile. Accompagnés de leurs deux filles (Louane et Calie), ils sont partis sur les îles pour se marier. Ajouter encore du soleil à celui qui les habitait déjà : ça fait « très beaucoup », comme diraient les enfants. En tous cas, nos vœux de meilleur bonheur à tous les deux (et à tous les quatre ensemble).

Des formations. Tout au long de l’année Jean-Luc et Moussa sont allés perfectionner leur compréhension des réglementations et leurs gestes en matière de chèvres et de fromages.

Chaque année, le « Collectif les morts dans la rue » recense les décès des sans-abri. En 2018, ce sont 612 personnes qui ont ainsi été recensées (soit 15% de plus que l’année dernière, mais ajoute le collectif, « les vrais chiffres sont six fois supérieurs à ce qu’on avance). Le rapport constate encore que ces personnes meurent en moyenne trente ans plus tôt que la moyenne de la population (aux environs de 50 ans).

Progrès ! En 1817, sur les 31 personnes « accueillies » au dépôt de mendicité de Villers-Cotterets le 10 octobre, seuls 4 personnes sont sans profession. Ils ont entre 15 et 71 ans. « Au mois de janvier 1843, à Paris, 300 individus ont été arrêtés pour « vagabondage ». Une vingtaine seulement sont sans profession. Un peu plus tard, « d’après l’enquête menée pour l’année 1900, à Paris, par Patrick Gaboriau, sur les 2.425 « vagabonds » interpellés, 8 seulement sans « sans profession », les professions les plus représentées étant celle de journalier (506), terrassier (61), charretier (58), imprimeur (56), maçon (45) et menuisier (44)… » [2] Le 18 novembre 2019, un flash dans un journal d’information (faisant écho à un article de l’AFP) faisait état d’un recensement effectué dans le métro parisien. Sur près de sept cents personnes contrôlées dormant dans les couloirs du métropolitain, seules 7% étaient réellement sans profession et un tiers déclare n’avoir aucune ressource.

Quand on vous dit que rien ne résiste au progrès : seuls quelques chiffres, têtus, peut-être ! Mais cela ne saurait durer, tant ignorer les précédents semble être devenu la nouvelle règle du vivre ensemble. Réentendre la petite voix de Christian Bobin : « Le chômage n’est pas l’absence de travail, mais sa présence soudain trop grande, le règne sans contrepoids du travail fou, de l’idée maladive qu’il faut travailler pour avoir droit de vivre. Personne n’est soumis à la tyrannie du travail plus qu’un chômeur… écrire c’est ne rien oublier de ce que le monde oublie. » [3]

Les Tiers Lieux. Ce mardi 19 novembre, troisième voyage à Paris en moins de six mois, à l’invitation des Jardins de Cocagne. Alain, Joël, Patrick, Pierre-Alexis étaient du voyage.

Sur l’invitation du Réseau de Cocagne et du LERIS (Laboratoire d’Etudes et de Recherche sur l’Intervention Sociale), l’association Mas de Carles, représentante de l’Union Interrégionale des Lieux à Vivre, a participé au débat : « Droit à l’alimentation pour tous ! Des lieux pour construire la Démocratie Sociale ».

C’est devant un amphithéâtre de 200 professionnels des secteurs social et agricole que nous (2 salariés et 2 résidents) avons présenté le fonctionnement du « « Lieu à Vivre Mas de Carles », son implantation sociale et économique sur le territoire, les bénéfices que ce tiers-lieu solidaire apporte à ses résidents et son environnement. Des lieux de démocratie sociétale pour renouveler le modèle de solidarité et inventer les métiers de demain, ceux de la transition écologique et sociale de notre économie.

Cette présentation a donné lieu à un débat à la croisée des regards avec : des représentants d’agriculteurs et de la filière Bio, d’un laboratoire de recherche sur l’Economie Sociale et Solidaire et des spécialistes de l’alimentation durable.

Voici un deux Tweets écrits lors de cette soirée.

Agriculture Bio.‏ @agriculturebio 19 nov.

Présentation d’un lieu de transformation sociale et transition écologique : Le mas de Carles à Villeneuve les Avignon, un lieu d’accueil pour les plus démunis basé sur la production agricole #bio. Il fournit les @Biocoop, restaurants, Amap et cantines. @reseaucocagne

“La = on la vit au mas de carles, parce qu’on vit ensemble, on y vit bien, notre #travail nous valorise” (Joël bonhomme résident du mas de carles #transition @agriculturebio #ess @caritasfrance #inclusion). 

[1] Cahiers du Mas de Carles, n° 11.

[2] Pierre Pierrard, Les pauvres et leur histoire : de Jean Valjean à l’abbé Pierre, Bayard, 2005, p. 152-153, 161.

[3] Christian Bobin, L’épuisement, Le temps qu’il fait, 1994, p. 38.