Homélie de Noël 2019

Je suis toujours étonné par ce moment de Noël. Qui est à la fois le moment de l’enfance reconnue, des surprises attendues et tout ce qui pourra paraître bien naïf aux yeux des grandes personnes… Qui est aussi ce grand tumulte excessif de cadeaux et de repas qui semble vouloir recouvrir ce qui empêche l’accès au sens de cette fête. Au-delà de nos célébrations païennes, qu’est-ce que Noël ?

D’abord, peut-être et avant tout, une de ces migrations anodines qui ne regarde guère que les personnes concernées, puisque comme plus de 80% des migrants ce couple migre à l’intérieur de son propre pays. Ce sont les chiffres retenus pour l’Afrique. Mais cela ne change guère la réalité de leur situation, puisque même dans ces conditions, comme pour notre petit couple, il n’y a pas de place pour eux dans leur propre pays. Demandez au Rohingyas en Birmanie, aux musulmans et aux Cachemiris en Inde, aux Ouïghours en Chine, aux Sahraoui au Maroc, aux Soudanais du Sud et aux habitants de l’Afrique de l’Ouest qui migrent vers des pays moins peuplés ou politiquement plus sûrs, aux Syriens chez eux et en Turquie, aux Palestiniens et à tant d’autres.

Si Jésus a choisi cette naissance-là, c’est peut-être pour nous aider à traverser nos illusions de puissances : comme le dit le pape François, c’est pour nous inviter « à suivre le chemin de l’humilité, de la pauvreté, du dépouillement qui, de la mangeoire de Bethléem conduit à la croix. C’est un appel à le rencontrer et à le servir avec miséricorde dans les frères et sœurs les plus nécessiteux (cf. Mt 25,31-46) » [1] Alors, comme le résumait Charles Singer, il devient bien inutile d’attendre « Dieu : je marche vers mes frères. De toute façon Dieu est au milieu d’eux ! » [2] Nous laisser déranger par eux : migration intérieure première !

Ainsi, « à la lumière d’hiver » de ce 25 décembre 2020, se joue ce que Joseph Moingt appelle la « la grande révolution religieuse accomplie par Jésus : avoir ouvert aux hommes une autre voie d’accès à Dieu que celle du sacré, la voie profane de la relation à l’autre. La route du salut a été désacralisée par la sacralisation de la personne de l’autre : voilà la bonne nouvelle apportée et réalisée par Jésus, la nouveauté de l’Évangile… A ceux qui tentent d’opposer les droits de Dieu aux droits de l’homme, l’évangile répond que les droits de l’homme sont les droits de Dieu et que toute atteinte à la dignité de l’homme transperce le cœur de Dieu. Le vrai blasphème, il est là. »

C’est bien pourquoi « le dernier mot de l’Evangile, ce n’est pas : « Aimez Dieu », mais « Aimez-vous les uns les autres… on reconnaîtra que vous êtes mes disciples, si vous vous aimez les uns les autres comme je vous ai aimés. » (Jn 13,34-34). Car Jésus savait bien que sous le nom de Dieu on peut mettre n’importe quoi. Il savait, lui qui allait être la victime des prêtres et des théologiens et des exégètes de son temps, il savait bien, Lui qui allait être immolé au nom de Dieu et comme l’ennemi de Dieu, que sous le nom de Dieu on peut mettre n’importe quoi et que, pour atteindre le Vrai Dieu, il faut être au service de l’homme : « J’ai eu faim, j’ai eu soif, j’étais en prison, j’étais malade, j’étais nu et chaque fois que vous avez aidé l’un des petits, c’était moi… » (Mt 25,25-40). La religion de Jésus, c’est la religion de l’homme parce que, justement, le Royaume de Dieu est au-dedans de nous… » [3]

C’est cela que nous voulons célébrer en ce jour de Noël : cette migration intérieure, dans le partage avec celles et ceux qui subissent la migration, bien plus crucifiante, de leur expulsion due à la guerre, à la faim, à l’économie, aux impérialismes politiques.  Accepter que « nos mains ne [soient] pas pleines de ce qu’on veut donner, mais assez vide pour recevoir celles du malade qu’on visite, [de l’autre repoussé et] le corps de ce bébé qui s’éveille [dans la solitude, hors de la salle commune de notre humanité]… Une manière d’être là sans rien ramener à soi… Une couche de silence » (Martin Steffens, philosophe) qui laisse venir le mystère de l’autre et du Tout-Autre chacun étant la porte d’accès à l’(A)autre… un peu à la manière de Joseph qui laissera monter en lui le silence de sa présence pour cacher ce qu’il ne comprend pas, se contentant d’offrir en gage de fidélité à son Dieu, sa fidélité à Marie ; et d’offrir un nom à Jésus, le Fils du Très-Haut, l’abri de sa paternité charnelle pour le reconnaître comme son fils ! Voilà, je crois, le lieu de l’enfance de notre foi. En ce lieu, ²l’Enfant vient nous rappeler que l’humain et la relation entre les humains « est le code distinctif » [4] de notre foi !

O.P. 25.12.2019

« Je vous invite à être comme la terre nue, oublieuse d’elle-même, faisant accueil à la pluie qui la bat et au soleil qui la réchauffe… Je ne vous demande pas d’être parfaits. Je vous demande d’être aimants, ce qui n’est pas la même chose, ce qui est si peu la même chose que s’en est tout le contraire… Vous faites plus de chahut que tous les oiseaux de la forêt et rien sur vos lèvres qui ressemble à un chant. Celui qui aime s’épuise dans son amour. Le chant est cette brûlure, l’amour est cette fatigue. Je ne vous vois ni brûlés, ni épuisés. Vous attendez de l’amour qu’il vous comble. Mais l’amour ne comble rien, ni le trou que vous avez dans la tête, ni cet abîme que vous avez au cœur… » (Christian Bobin, Le très-Bas, 1992).

Nativité – Catacombe de Priscille à Rome

(IIIème siècle)

[1] Pape François, Admirabile signum, 3.

[2] Singer, Saisons, Desclée, 1989, p. 11.

[3] Maurice Zundel (1897-1975), Ton visage, ma lumière, p. 138.

[4] Pape François, Discours de vœux à la Curie, 21.12.2019.

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