Édouard GUIGNARD “du 68”

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Édouard GUIGNARD est né le 23 juillet 1935 à Allonne (Deux Sèvres) dans une famille d’agriculteurs, sixième d’une fratrie de dix enfants. Il travaille comme comptable de 1959 à 1962 à la Sté Générale de St Maixent l’Ecole, puis à Parthenay. Il entre au noviciat de La Compagnie de Jésus à Aix en Provence de 1963 à 1965. Il effectue une formation en Espagne de 1966 à 1967, puis est comptable à l’ICP (Institut Catholique Professionnel) la Joliverie, école technique près de Nantes jusqu’en 1970. Il sera intendant du collège du Caousou, à Toulouse, et animera le foyer d’accueil des jeunes de Blanac. Il est membre de la MOSJ (Migrants et pauvres)

Le « 68 » et Fours

En 1978 il rejoint la Communauté des Jésuite d’Avignon, à la demande du Père Bernard, et sera en charge de la « Maison du 68 », rue des Lices, une annexe du lycée St Joseph à Avignon. La maison accueillera des gens d’horizons très divers : gens du voyage, tziganes, réfugiés Asiatiques, des familles (africaines, maghrébines, françaises) en grande difficulté et personnes isolées. A cette époque « le 68 » est très investi dans l’aide auprès des gens du voyage et des Tziganes : suivi social, aide alimentaire, accompagnement, organisation des pèlerinages aux Saintes Marie de la Mer et à Lourdes…

En 1982 il prononce ses vœux solennels dans La Compagnie de Jésus.

Durant la période scolaire, des camps d’été sous toiles de tentes sont organisés à Fours-St Laurent, près de Barcelonnette. Plusieurs bâtiments étaient mis à disposition (l’école, la Mairie, une petite ferme, bâtiments très rustiques avec pour l’ensemble des accueillis 1 douche et 1 wc + la construction d’un wc écolo et de lavabos rudimentaires au bord du Bachelard.

Des enfants de quartiers en difficulté et en rupture sociale d’Avignon et des environs et des enfants de réfugiés vont ainsi bénéficier de vacances lors de deux périodes de 15 jours en juillet et en août.

A chaque session 60 à 70 jeunes sont accueillis gratuitement, encadrés essentiellement par des volontaires. Une équipe de bénévoles partait d’Avignon quelques jours auparavant pour mettre en place le campement (toiles de tentes, cuisine, plonge, etc.), le lycée St Joseph et d’autres associations contribuant largement au soutien logistique (prêt de matériel par exemple).

Le jour du départ, depuis la cour du lycée St Joseph, 5 à 6 mini bus prêtés par des associations ou institutions et des voitures particulières, généreusement chargés, prenaient la direction de Fours-St Laurent au petit matin. Ces séjours étaient un véritable événement pour cette petite commune des Alpes de Haute Provence. Randonnées dans le parc du Mercantour, baignades dans le Bachelard (rivière de haute montagne dont la température refroidissait parfois les plus intrépides), jeux collectifs, cours de français, visite de lieux aux alentours, constituaient autant d’activités qui rythmaient ces moments inoubliables !

Plusieurs journées étaient organisées au lac du Lauzet où l’on retrouvait les joies de la baignade et du pédalo, mais aussi la fabrique de cerfs-volants, pique-nique et, une fois par session, des gardes du parc du Mercantour organisaient une conférence débat avec les jeunes : de beaux moments de partage et de découverte qui peuplent encore nos souvenirs ! Et ceci sous l’œil bienveillant de Mme Arnaud et de son fils Jean-Pierre, propriétaire du « bar-restaurant-hôtel- épicerie-tabacs » de Fours et toujours disponibles en cas de problèmes.

L’aventure des Restos du Cœur.

En décembre 1985 sont créés les Restos du Cœur sous l’impulsion de Coluche. Durant les trois premières années Édouard et le « 68 » seront très investis, fournissant volontaires et véhicules. Il sera l’une des chevilles ouvrières des restos du Cœur dans le Vaucluse.

Durant la vague de froid de janvier 1985 (une dizaine de jours avec près de 10 cm de neige et des rafales de vent à plus de 100 km/h), sous son impulsion et avec l’aide des institutions et d’autres associations, Edouard fait ouvrir l’église des Célestins place des Corps Saints et demande au Commandant de la caserne Chabran de bien vouloir fournir des lits de camp et des couvertures. Le site accueillera en urgence une trentaine de personnes durant cette période de grand froid.

L’accueil des réfugiés asiatiques.

Suite à l’arrivée massive de réfugiés du Sud-est asiatique (boat people), la maison du 68 rue des Lices change d’orientation et crée l’AVAA (Association Vauclusienne d’Aide aux Asiatiques) qui fonctionnera de 1985 à 1995, sans abandonner pour autant les actions déjà en cours auprès des populations en difficultés.

Durant près de 10 ans, en lien avec l’OFPRA (Office Français de Protection des Réfugiés et Apatrides), France Terre d’Asile et bien d’autres associations, la maison accueillera des familles avec enfants et des personnes isolées venant du Cambodge, du Laos et du Vietnam. Des cours d’alphabétisation y sont dispensés. Le suivi médical et le soutien nécessaire à une bonne insertion sont assurés par des volontaires (médecins, professeurs, infirmières, psychologues). Les enfants sont orientés sur des structures scolaires adéquates,

Toutes ces personnes seront nourries sur place grâce à un réseau de solidarité tissé avec les commerçants. Une quarantaine de personnes vivront en permanence au sein de cette Maison, toutes ethnies et religions confondues, vivant en parfaite harmonie, s’entraidant les unes les autres.

En partenariat avec les HLM, des propriétaires privés et quelques agences immobilières, des logements seront mis à disposition sous la forme de logements relais avec un suivi social.

Durant l’année scolaire les jeunes qui en éprouvaient le besoin bénéficiaient d’un soutien scolaire dont l’encadrement était assuré par des élèves de 1ère et de terminale du lycée St Joseph, en collaboration avec les professeurs.

Le week-end, des sorties étaient organisées dans la région avec visite de site (pont du Gard, le Lubéron, le mont Ventoux, sans oublier les interminables parties de foot à Frigolet et au Mas de Carles… avec pique-nique.

De grands rassemblements avaient lieu pour les moments importants : fête de Noël, nouvel an, rencontre entre les nouveaux venus et les anciens, nouvel an chinois, mariage. Toutes ces festivités avaient lieu au réfectoire du lycée St Joseph que l’établissement mettait à notre disposition. Les repas étaient préparés par les familles. Ces manifestations réunissaient plusieurs centaines de personnes.

L’hiver : sortie à la neige au mont Ventoux, et dès les premiers rayons du soleil, direction la mer !

En 1985 la décision est prise de démonter le four à pain au rdc de la maison. Celui-ci servait jadis pour cuire le pain du lycée. Pour gagner de l’espace, une équipe de la bergerie de Berdine viendra démonter le four et le reconstruira à l’identique à la communauté de Berdine. Il est d’ailleurs toujours en fonction. Quelques personnes venues participer à cette opération resteront au « 68 » et apporteront leur contribution lors de la réalisation d’autres travaux nécessaires au bon fonctionnement de la Maison.

L’UDAS et la création d’un accueil de jour.

Sous l’impulsion de l’UDAS (Union Départemental pour l’Accueil Social) l’année 1986 voit la création d’un « Accueil De Jour » au RDC du 68 rue des lices : avec point douche et wc pour les personnes en errance sociale ; avec mise en place d’un service d’accueil et d’orientation. Ces mesures ont été possible grâce à la coordination du monde associatif avignonnais et départemental (UDAS) et des institutions (CCCAS d’Avignon, DDASS84, Conseil Général).

Devenu trop exigu et inadapté à l’accueil des personnes en difficulté, il sera déplacé au RDC du foyer St François (Franciscains, foyer d’accueil hommes pour « sans domicile fixe ») :une grande salle d’accueil, 2 douches, 2 wc, 2 bureaux et une infirmerie . Cette structure sera pérennisée avec les crédits pauvreté de l’époque. Du personnel professionnel sera embauché :1 infirmière à mi-temps, 1 assistant social, 2 écoutants social et 1 vacation du CCAS 2 jour par semaine. Des médecins volontaires (membres de l’association des médecins libéraux de Vaucluse) effectueront gratuitement des permanences, 2 jours par semaine. Avec ou sans papier, les personnes seront accueillies soignées et orientées, le cas échéant, vers d’autres structures ou des spécialistes.

Durant ces quelques années l’accueil de jour sera un véritable laboratoire d’innovation et d’analyse des actions auprès des personnes en difficulté (SDF, sortants de prison, toxicomanes, familles, réfugiés, avignonnais, travailleurs, jeunes et même des mineurs). Depuis ce lieu, nous découvrirons un monde « souterrain » de personnes et de familles « oubliées » par notre société, aux problématiques multiples : santé, alimentation, hygiène, problème physiologiques, fugues).

Les institutions et d’autres associations régionales ou plus largement de France, s’intéresseront de près à cette structure innovante et unique. Un lieu unique pour une nouvelle pratique sociale où nous apprendrons les incontournables de l’insertion : du temps, de l’accompagnement, le respect de l’identité et des choix de la personne, l’écoute et la prise en compte respectueuse ses difficultés.

RMI et développement de l’accueil premier.

Décembre 1988 : le « RMI » (Revenu Minimum d’Insertion) est instauré sous le gouvernement de Michel Rocard, inspiré des propositions du père Wresinski (fondateur de l’association « Aide à Toute Détresse », ATD-quart monde). Appliqué à partir du 15 décembre 1988, le « RMI » pallie l’absence de ressource à cette époque de près de 2 millions de personnes. L’accueil de jour sera instructeur du RMI pour les personnes sans domicile fixe : plusieurs dizaines de dossiers en quelques jours dès la mise en place inciteront à l’embauche d’un nouveau travailleur social.

Durant cette époque plusieurs stagiaires passeront quelques semaines au sein de la structure : étudiant, assistant social, éducateur, policier municipal, pompiers et, pendant quelques jours, un énarque stagiaire à la préfecture de Vaucluse.

Durant toutes ces années des milliers de colis alimentaires ont également été distribués aux personnes dans le besoin.

Il n’est pas vain d’affirmer aujourd’hui que le Frère Edouard a été l’un des principaux artisans de cette œuvre de bienfaisance.

La maison du 68 sera une table ouverte en permanence où seront servis une soixantaine de repas par jour grâce au soutien des commerçants et des petites surfaces. S’y croiseront, sans plus de surprise, le maire d’Avignon et des maires des communes environnantes, le Directeur (trice) des CCAS, l’Abbé Pierre, des sénateurs, le curé des Loubards, des étudiants, des voisins, des commerçants, des responsables de la grande distribution, des artistes, des membres d’autres associations d’accueil et bien d’autres encore : la liste serait trop longue à énumérer. En 1988 on luttait déjà contre le gaspillage.

Des liens très forts sont établis avec certains partenaires associatifs : collectif Passerelle, le Mas de Carles, l’UDAS, l’AHARP, la Bergerie de Berdine, l’AJA et d’autres…

A cette époque la Maison du 68 ne fonctionne que grâce aux volontaires et aux bénévoles, avec le concours d’un objecteur de conscience et un agent détaché du CCAS Avignon, une journée par semaine.

A Saint Etienne.

En 1995, Edouard rejoint La Compagnie de Jésus de Saint Étienne. Dans le quartier stéphanois de Montreynaud, il fait de nouveau résonner la fibre de la charité chrétienne en s’engageant pour les plus pauvres, au sein des milieux associatifs. Il devient alors Trésorier de l’association TRIANGLE (un accueil de jour) et assure des permanences auprès du Secours Catholique.

En 2000 celui que l’on surnomme l’Abbé Pierre de Montreynaud, fonde et préside l’ASIM (Accueil Solidarité Insertion Montreynaud). En 2006 l’ASIM s’installera dans de nouveaux locaux plus adaptés à l’accueil de personnes isolées, de familles monoparentales, de demandeurs d’asile politique. Dans ces nouveaux locaux il reçoit 60 à 80 personnes par jour autour d’un repas. Les personnes sont accompagnées dans les démarches administratives, la recherche d’emplois, l’accès aux soins, etc.

En 2006 encore, la ville de Saint-Étienne l’honore en lui décernant la médaille d’or de la ville en présence des autorités et des habitants du quartier de Montreymaud.

42 ans au service des plus démunis.

Le 12 mai 2013 Edouard a 78 ans et fête ses cinquante ans de vie religieuse au milieu de ses compagnons et de l’ASIM . Quel chemin parcouru !!!

Sa santé s’aggravant et l’âge avançant, il rejoint LA CHAUDERAIE-Communauté St Joseph (EHPAD) à Francheville près de Lyon en 2017. Il nous quitte le 22 janvier 2020, à l’âge de 84 ans. La cérémonie de ses obsèques est célébrée le 28 janvier 2020 à la chapelle de La Chauderaie par ses frères de la Communauté des Jésuites, en compagnie de sa Famille et de très nombreux ami(e)s d’Avignon, de St Étienne, de Marseille et de Lyon.

Personnage incontournable d’Avignon de 1980 à 1995, Edouard du « 68 » marque la ville de sa fibre solidaire, présent sur tous les fronts pour l’aide aux personnes en grandes difficultés. Durant toutes ces années il consacre toute son énergie aux plus faibles, aux exclus, aux déracinées, pour permettre à ces personnes de retrouver une dignité, et essayer de s’en sortir sans dépendre des autres. Avec d’autres « rebelles » et face à la fatalité, il mènera un combat inlassable, parfois aux limites de ce qu’il est possible de faire. Il motivera les moins convaincus et entraînera dans son sillage plusieurs personnes qui deviendront des permanents au « 68 ».

Trouver une solution dans un court espace-temps aura été son défi, face à l’urgence qui frappe à la porte. Toujours disponible pour les autres il s’en oublie lui- même,

Ensemble, le trio « le Mas de Carles, Le Collectif Passerelle et le 68 » mèneront de front de nombreuses actions en dehors des normes sociales imposées par les institutions, poussant même parfois le combat à la limite des contraintes réglementaires, au risque d’entrer en conflit avec les administrations. La ligne rouge sera quelques fois franchie, mais toujours pour le bien des familles et des personnes.

Durant ces années Edouard développera un réseau d’amis et de relations au niveau de la région et au-delà. Il participe à de nombreuses créations soutenues par l’UDAS (collectif regroupant plusieurs association et institutions du Vaucluse), soutiendra une meilleure collaboration entre elles, sera attentif à l’orientation de leurs actions vers les personnes en exclusion sociale, au surgissement de la banque alimentaire et sera impliqué dans de nombreuses associations. Deux phrases symbolisent sa présence pour moi : « Je suis très heureux de donner ma vie, mon temps pour ces personnes souffrantes pour qu’elles retrouvent la paix, la sérénité, le bonheur et la joie de vivre. Je souhaite qu’à leur tour elles découvrent la joie d’être solidaires et de servir les autres. » Et encore : « Nous essayons d’être libres et disponibles pour aller où les autres ne vont pas »

Et nous, bénévoles et volontaires, nous te disons merci Édouard de nous avoir fait découvrir la solidarité qui n’est pas un vain mot et un autre visage de l’être humain.

Marcel FELTRIN


Édouard, sans apparence,

tu sais donner en abondance à l’épuisé,

tu ne cherches pas ta gloire à toi,

mais donne repas et même toit

à celles et ceux que tu rencontres

Et qui, en creux, là, te le montrent.

Mine de rien, tu es malin,

sais soutirer, pour eux, tout bien.

C’est en secret, tel un printemps

que chemin fait sans perdre temps.

Un sourire vif nous dit ta joie,

quand, attentif, bonté tu déploies.

Ils sont milliers à te r(e)mercier :

tu as sauvé tant d’humiliés

Dieu te porte haut…

tu resplendis, être nouveau dans l’infini

Merci beaucoup Édouard.

Jacinthe Aguettant 26 Janvier 2020