EDITORIAL

C’est quoi la solidarité ? Depuis quelques mois, les journaux regorgent de propos peu réjouissants. Ainsi on apprend que, aux Etats-Unis, le 1% des plus riches vont économiser 60 milliards de dollars d’impôts en 2019. Autant de perdus pour beaucoup [1]qui seraient bien aises de toucher une part de cette cupidité cynique. Et encore : 26 personnes les plus riches concentrent autant de richesses que la moitié de l’humanité. Ou bien : les dividendes versés aux actionnaires par la France ont modestement (!) augmenté de 7,5% en 2018 (contre 9,3% dans le monde) [2].

Pendant ce temps, au journal télévisé, d’autres chiffres s’affichent : 14,6% des français vivent en dessous du seuil de pauvreté. Un peu plus de 9% signe au chômage. Cela veut dire, à vue de nez, qu’au moins 5% des Français vit sous le seuil de pauvreté tout en travaillant. Vous avez dit « traverser la rue » ?

3.600 SDF ont été recensés sur Paris le 7 février dernier au cours de la nuit de la solidarité : un chiffre en augmentation par rapport à l’an dernier (3035). Cela ne fait pas simplement 8% d’augmentation, mais bien 565 fois une vie gâchée, méprisée et qui prive la société de ses capacités et de ses divers savoir-faire.

Autant de faits dont « les grands prêtres du libéralisme (semblent ignorer qu’ils) ouvrent la voie aux démocraties « illibérales ». Seuls « quelques prêches lénifiants. Ils croient penser sur une montagne. Ils enfilent des perles sur un volcan. » [3]

Cette loi du plus fort qui semble avoir raison de tout et de tous « a fait émerger une société devenue toxique pour notre génération et pour notre planète. » [4]Ce qu’Edgar Morin qualifiait de « barbarie glacée du calcul qui ignore que les humains sont de chair, de sang et d’âme » Barbarie intérieure où tout est aujourd’hui réduit au PIB, aux taux de croissance, aux statistiques et aux sondages. Il faut renverser absolument la tendance »[5]. Dans ce monde-là tout est permis, rien n’existe plus que la satisfaction de mon égoïsme natif érigé en dogme incontournable. Comme en écho inversé, une parole de Julien Clerc : « Et mon pays, Je l’ai trouvé dans tes yeux. »

Alors, c’est quoi la solidarité ? Mais c’est sans doute mal poser la question. Je préfèrerais : c’est qui la solidarité ? Manière (sans doute maladroite) de poser la question non pas de mon geste, mais de son destinataire. Et de son visage concret. Et de sa réalité de vie. Et des liens qui se peuvent et se doivent d’être créés pour que cessent nos hypocrisies qui renversent si facilement les questions. Du genre : que nous doivent les plus pauvres en retour de la « solidarité nationale » qui leur est offerte ? Rien. Parce que la solidarité c’est ce visage rendu à lui-même, à sa fierté d’être, parfois autrement que ne l’attendent nos présupposés moraux, vertueux, citoyens et institutionnels (autant de tombes creusées à leur endroit). « Rien n’est solitaire, tout est solidaire », écrivait Victor Hugo. Camus quant à lui y ajoutait un point d’interrogation : peut-être pour nous rappeler qu’il n’y a pas là d’évidence. Pour signifier le lieu du combat : la lutte infinie entre notre désir de prédation et notre volonté de solidarité. : « Un seul innocent devant nous brutalisé ou brimé en ses droits du vivant et nos cœurs restent alors sans passion : c’est assez pour faire immonde cet univers » (Abbé Pierre) [6]

Olivier Pety

Président de l’association Mas de Carles

[1]Journal Libération, 30 janvier 2019.

[2]Journal Libération, mardi 19 février 2019.

[3]Laurent Joffrin, Journal Libération, 24 janvier 2019.

[4]Pablo Servigne et Gauthier Chapelle, L’entraide, l’autre loi de la jungle, Les liens qui libèrent, 2017.

[5]Journal Libération, lundi 4 février 2019.

[6]Cité par Denis Lefèvre, Les combats de l’abbé Pierre, Ed. le cherche midi, 2011.

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