Editorial

Vous vous souvenez de Riace, ce petit village à la pointe Sud de l’Italie, en bordure de la mer Ionienne Il avait retrouvé vie grâce à son accueil de migrants. 20 nationalités différentes avaient été accueillies et avaient rendu vie et souffle à cette bourgade désertifiée et composant jusqu’à 26 % de la population. Le nouveau gouvernement italien a décidé de mettre fin à ce rêve en cours de réalisation en coupant les financements pourtant promis, en imposant aux migrants de partir pour d’autres lieux d’accueil de sa convenance et en suspendant le maire du village (assigné à résidence) pour « irrégularités » [1]. « Ils traitent les migrants comme des marchandises qu’on déplace ici ou là », au gré de l’idéologie des gouvernants. « L’accueil des étrangers (avait) permis de relancer l’activité locale. Ils ont été installés dans des maisons abandonnées. Leur présence a donné du travail à environ 70 personnes pendant 20 ans… On n’a jamais eu de problèmes avec eux… C’est triste et ce n’est pas juste, car ils ont besoin de nous comme nous avons besoin d’eux. L’école a fermé parce qu’avec les départs, il n’y a plus assez d’élèves. »[2]

Un acteur lointain de la vie d’un groupe oui d’un peuple, qui fait de son éloignement de la réalité du terrain une arme de destruction n’est en aucun cas un « responsable ». Faut-il le dire ? Ce ne peut être le privilège d’aucun de celles et de ceux qui prétendent exercer quelque responsabilité que ce soit pour « gouverner » : quand la volonté d’écoute des intermédiaires et du terrain, quand la proximité avec les plus pauvres n’est plus au rendez-vous, c’est la porte ouverte à la maltraitance, quel qu’en soit le nom.

Et ici plus qu’ailleurs, nous devons toujours nous souvenir que, malgré tous les fantasmes et toutes les peurs qui nous habitent, les plus pauvres sont bien le fer de lance de la transformation de nos constructions sociales : « Les troupes de l’infini se sont repliées dans le très-peu, l’aérien et le méprisé », écrivait Christian Bobin [3]. Pourtant, même là, même chez nous, la tentation jamais totalement maitrisée est souvent à la surveillance répressive. Comme si le pouvoir (comme tout pouvoir) n’était que là et non pas dans un pouvoir d’incitation. Ce qui rend à la responsabilité sa cible et au pouvoir sa force première qui est autre que la mise de l’autre sous la tutelle de nos obsessions. Frédéric Boyer : « …apporter réponse aux besoins de ces hommes, est de l’ordre de ce qui m’éveille, m’arrache précisément à la seule vie matérielle tout en l’honorant. Il ne saurait y avoir de spiritualité authentique coupée de toute attention à la vie matérielle de mon prochain, précisément parce que répondre à ces besoins signifie qu’autrui vaut davantage que ces seuls besoins matériels. »[4]

Olivier Pety

Président de l’association Mas de Carles

[1]Journal La Croix, 16 octobre 2018.

[2]Journal Libération, 25 octobre 2018.

[3]Christian Bobin, La nuit du cœur,

[4]Frédéric Boyer, journal La Croix,29.11.2018.

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