EDITORIAL

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Et voilà. F. est reparti un beau matin froid. Juste pour faire une course… C’est la quatrième fois que cela lui arrive. Sans prévenir. Sans grand signe avant-coureur. Il a emprunté le vélo de M., soigneusement retrouvé attaché à l’arrêt du bus. Mais lui, ni la chèvrerie, ni le lien à B. et à la maison n’ont pu le retenir. Une dette annoncée par huissier, une affaire avec la justice qui devait se régler sous peu : au lieu d’affronter, il a préféré suivre sa pente ordinaire. La fuite. Parce qu’il n’avait pas de quoi payer. Parce qu’il craignait de devoir retourner en prison. Dettes et prison ont leurs logiques. Et il ne fait pas bon commencer à vouloir se fixer quelque part, à donner une adresse : ces logiques-là ne vous ratent pas longtemps ! Croyant faire du bien, nous n’avons qu’ouvert la porte d’un passé sans concession. Orphelin, famille d’accueil, mis dehors à 18 ans pour « fin de contrat » avec les institutions qui l’avaient pris en charge… et la rue depuis 8 ans. Accueilli trois fois au mas, parti autant de fois, de la même manière. Peut-être avec nous, vivait-il au-dessus de ses moyens ?

Peut-être aussi n’avons-nous réussi qu’à vivre à hauteur de nos savoirs et de nos croyances pédagogiques, débordés par des recettes plus que par l’accueil de cheminements intérieurs moins immédiatement audibles. La surdité ne touche pas que les oreilles ! C’est ce que me suggérait, il y a peu, la relecture de petits textes de Michel Serres, regroupés sous le titre Andromaque, veuve noire. Evoquant autre chose, l’un d’eux m‘a alors parlé de nos compétences de pédagogue. Je vous fais juge : « On ne devient pas philosophe pour la raison légère et frivole que l’on sait, même si l’on connait beaucoup ; cela fait trop de papier. Car restent les choses et les hommes… » Reste encore à apprendre « à aimer, comme des égaux, les femmes et les hommes qui ne mangent pas les mêmes mets, ne parlent pas sa langue, n’observent point son droit, n’ont ni la même histoire, ni la même religion… Les Anciens disaient volontiers que les sciences et les connaissances conditionnent certes, pour partie, la philosophie, mais qu’elle se reconnaît surtout aux actes de la vie. Avant de lui laisser la parole ils questionnent donc le philosophe : que sais-tu ? Que fais-tu ? Par où passes-tu ? Qui connais-tu ? S’il répondait de manière satisfaisante, alors seulement venait la vraie demande : dis-nous maintenant comment éduquer nos enfants ? » [1]

Et le printemps fait son travail de printemps, blanchit les campagnes (mais « pourquoi les fleurs des vergers sont-elles toutes blanches ou roses, jamais, par exemple, jaunes ou bleues ? » [2]). Malgré le/la COVID indompté, menaçant toujours de renaître par-delà couvre-feu et confinements divers, la paille de l’hiver explose en verdure exubérante et couleurs multiples. Comme un clin d’œil : il y a toujours un temps où la vie reprend le dessus ; où le chant des oiseaux domine à nouveau les bruits de nos petites incohérences ; où reviennent les heures du partage renouvelé entre les étoiles et la terre : « Austères glaciers, tendre filet d’eau Où toute fin est commencement… Toute chute est brèche ouverte, Tout tournant une passe franchie ; Au centre des étoiles filantes, Rien, sinon les cendres-semences » (François Cheng). C’est ce que les chrétiens signifient avec la célébration de la fête de Pâques. C’est ce moment que, cette année, choisissent nos frères musulmans pour entamer le mois sacré du Ramadan. Leur manière à eux de nous redire cela dans leur langage rituel.

Olivier Pety

[1] Michel Serres, Eduquer l’éducateur, Cahiers de l’Herne (2012). 

[2] Philippe Jaccottet, A travers un verger.

Président de l’association « Mas de Carles »

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