Editorial

Qu’est-ce que l’avenir ? Nous, les forts en organisation sociale, en économie ou en toute autre manière de concevoir et de croire avoir la main sur un temps qui nous échappe par définition, nous voilà encore une fois confrontés à un temps d’incertitude aggravée. La faute (?) à ce virus, cette COVID qui semble vouloir réduire nos vies à très peu (une sorte d’hibernation), en tout cas amoindrir sérieusement notre croyance en un avenir de progrès, qui se résume trop souvent à la seule possibilité d’un enrichissement financier.  Et voilà qu’outils de prédiction et d’organisation nous font défaut.  Et plus encore quand il s’agit des plus pauvres ou des moins chanceux de notre société. Comme si, tout à coup, nos volontés d’accueil, avec les valeurs minimales d’offre de bien-être et d’avenir possiblement augmenté par le respect et une dignité retrouvée, semblaient s’effriter. Dans un monde qui se résume à survivre au COVID et à lâcher le moins possible en matière économique, les plus démunis ne relèvent plus guère du moindre enjeu. Nous revient alors la tâche de leur offrir un espace pour vivre et une lucidité suffisante pour ne pas les emmener là où n’existe aucune chance pour eux de se construire un avenir humain.

Dans ces conditions, qu’est-ce que l’avenir pour les habitants et les animateurs de Carles ? Peut-être cette « volonté d’offrir un aperçu de la façon dont des gens libres peuvent s’organiser », signalait David Graeber (1961-2020), l’anthropologue tôt disparu, critique d’une « bureaucratisation du monde ne profitant qu’aux puissants permettant au capitalisme de s’enrichir indéfiniment. » Il ajoutait qu’il était temps de se doter des « moyens grâce auxquels les êtres humains pourront prendre soin les uns des autres et rester vivants… » [1] Voilà le cœur de notre présence au monde. Voilà le crayon pour en dessiner les contours.

L’avenir, pour tous n’est peut-être pas autre chose que de nous vouloir fraternel avec chacun. Car seule cette fraternité solidaire  ouvre au respect, prépare la possibilité de vivre ensemble hors de toute violence : celle des personnes entre elles ; celle de l’alcool contre celui qui croit pouvoir y trouver refuge et n’y trouve rien d’autre que l’illusion d’une toute-puissance tôt érodée par la réalité d’une dégradation ; celle du mépris porté par les regards extérieurs, qui hante souvent les arcanes de nos bas-fonds personnels, enferme dans un faux statut et refuse (inconsciemment ?) la même considération pour tous.

Cet avenir porte aujourd’hui le nom d’espérance. Plus qu’un mot c’est le geste pratique qui habille et donne couleur à la vie, là, maintenant. C’est ce moment où l’on décide de ne plus fuir, de ne plus se noyer dans les « larmes » de son malheur. C’est refuser d’enfermer les autres sous la forme d’une vengeance irraisonnée… ou d’une succession de petits profits matériels qui me font ressembler à ces « gros » que j’aime à dénoncer par ailleurs. C’est ce qui nous vient parfois, hors de nous et de nos volontés, comme une chance à saisir : « Ce n’est pas le passé qui pousse le présent ni le présent qui pousse le futur dans l’être ; l’avenir n’est pas préparé derrière l’observateur, il se prémédite au-devant de lui, comme l’orage à l’horizon. » [2] Allons, ce temps met nos certitudes à rude épreuve, mais c’est le propre de l’espérance. Qu’il s’agisse d’hommes, de périodes, de modes de vie « il arrive que l’on croie marcher dans un espace autre, inconnu, qui serait pourtant la terre natale. », écrivait Philippe Jaccottet [3].

Olivier Pety

[1] Journal Libération, 5-6 septembre 2020.

[2] Merleau-Ponty, Phénoménologie de la perception.

[3] Philippe Jaccottet, La seconde semaison.