EDITORIAL

Solidarité, encore ! Continuer à nous interroger sur la fascination des pauvres pour l’argent et le pouvoir des riches. Fascination inversée, en quelque sorte. Plutôt que de nous positionner sur le sens de notre place de « pauvre » (ou de moins riche) dans le concert de l’humain, préférer nous laisser obséder par ce qui nous manque et nous réduire à n’être rien d’autre que les faire-valoir des obsessions des plus riches. « Le cri des pauvres devient chaque jour plus fort, mais chaque jour moins écouté », disait le pape François. Y compris par les pauvres eux-mêmes. Etrange paradoxe qui réduit les plus pauvres et les moins chanceux de notre société à n’être que les « approbateurs » des plus riches, y compris dans les choix des priorités sociétales (travail et soumission) et dans la (non) maîtrise de nos envies.

Le discours sur le plein emploi est de cet ordre, qui fait croire que tous pourront en trouver un, quand ceux qui tiennent ce discours savent bien qu’il ne s’agit que d’une astuce de possédants : pas un emploi pour tous, mais les emplois disponibles pourvus. Ce qui laisse encore quelques millions d’inemployés (et qui ne le seront jamais), sur le bord de la route des pauvres et des oubliés de nos systèmes financiers plus carnassiers que jamais.

Et croyez-vous que cela mobilisera et réactivera les attributions financières des services (Etat et département) concernés par la pauvreté ? Evidemment non. Rien d’autre que la sèche remarque qu’il ne faut compter sur aucune augmentation. Il ne faudra compter que sur nous-mêmes. En terme administratif, cela se dit : redéploiement de l’existant ! Comme si la pauvreté avait besoin de cet encouragement administratif !

Il faudrait sans doute d’abord nous souvenir que personne n’est venu volontairement ici. Que certains, au bout de quelques années choisissent de faire de notre maison, leur maison, en y prenant leur part de responsabilité. Que quelques-uns viennent ici parce que les règlements de leur autre lieu de résidence étaient tellement stricts qu’il ne leur était plus possible de travailler (oui, oui, celui-là avait un travail, mais il devait rentrer après l’heure de fermeture… alors il te faut choisir !)

Oh ! Rien de bien nouveau dans tout cela. Et sans doute en a-t-il toujours été ainsi, malgré la certitude têtue qui nous habite, pour ne pas oublier un essentiel « ce qu’un homme doit à un autre homme parce qu’ils sont tous les deux un même être humain », comme l’écrit Joseph Moingt [1]. Pourtant ici, au Mas, timidement mais avec obstination, nous cherchons encore et toujours à faire place à quelques-uns de ces plus pauvres qui cherchent un espace pour vivre et vivre dignement, hors des servages imposés par les plus aisés d’entre nous. Et cela a pour nom : « lieu à vivre », qui crée un espace pour vivre là le temps nécessaire par la personne concernée et non plus en fonction des calendriers de nos repères institutionnels ; VAE (Validation des Acquis de l’Expérience), en lien avec VCM (aujourd’hui disparue), l’UILV (Union Interrégionale des Lieux à Vivre), Carpentras- Serres et les institutions (autrefois DRTE et DRAS) pour offrir à qui le souhaite reconnaissance et qualification accrues ; partage des gains, pour permettre à la maison  de continuer à « tourner », avec le soutien financier actif des donateurs de la maison auxquels s’ajoutent Lion’s club,  Rotary et fondations diverses (Abbé Pierre, Vinci, SEB, etc.) ; OACAS (Organismes d’Accueil Communautaire et d’Activités Solidaires) pour intégrer l’activité dans un cadre institutionnel qui la reconnaît (sans oser encore la financer) ; recours aux institutions (DDCS, territoires et municipalités) pour offrir aux hommes l’assurance d’une durée et la reconnaissance d’une autre manière de vivre que la simple poursuite de la jouissance de toujours plus de profit… quand bien même cela pourrait apparaître comme une anomalie peu recevable dans la société actuelle.

Olivier Pety

Président de l’association Mas de Carles

[1] Joseph Moingt, L’esprit du christianisme.

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