Dernières nouvelles (?) de l’après-confinement.

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« Ce qui me frappait alors ce n’était pas un monde fait à la mesure de l’homme, mais qui se refermait sur l’homme. » (Camus, L’envers et l’endroit). Prémonitoire. Car aujourd’hui, c’est comme si rien ne changeait pour beaucoup. Ainsi les milliardaires américains ont continué de s’enrichir malgré la pandémie qui détruit des dizaines de millions d’emploi aux Etats-Unis : entre le 18 mars et le 19 mai, les journaux racontent que leur fortune a augmenté de 15%.

Les grandes enseignes ne sont pas les dernières à avoir profité du confinement général. Sans parler de ces choix jugés peu équitables par certains d’interdire les petits marchés au profit des Carrefour et autres grands magasins qui n’ont pas toujours été plus attentifs aux gestes barrières que les petits commerçants qui n’avaient que ces lieux pour vivre : appauvrir les uns pour mieux enrichir les autres ?

Ici quelques-uns des « résistants » du confinement ont lâché prise : et leurs démons les ont repris. Pour eux aussi, le temps de « l’après » ressemble déjà au temps de « l’avant ». Mais reste quelque part la fierté d’avoir pu se poser la question d’une autre orientation de leur vie ! Et cela constitue peut-être déjà une première victoire, sur une vie longtemps vécue comme une fatalité sans réelle issue.

Comment faire venir ce « monde d’après » ? Comment tenter d’imaginer « les gestes barrières contre le retour à la production d’avant-crise », comme peut y inviter Bruno Latour, ce philosophe et sociologue qui se prend à croire que « la dernière des choses à faire serait de reprendre à l’identique tout ce que nous faisions avant » ? Recevant ce message, nous nous sommes dit qu’il était nécessaire, par exemple, d’inviter les bénévoles à un travail de réflexion sur les rôles et les places réciproques des uns des autres (résidents, salariés et bénévoles). Première propositiond’après confinement pour nous.

Philippe Descola, reprenant un constat de David Graeber, souligne que « plus un emploi est utile à la société, moins il est payé et considéré. » Il nous semble que c’est aussi un peu le cas pour les actions menées par notre association et bien d’autres souvent renvoyées à « l’inutilité » de leur présence auprès des plus pauvres (considérés comme « surnuméraires »), ou des plus abimés de nos sociétés (ces gens qui « naissent et ne servent à rien »). Voilà peut-être de quoi nourrir une deuxième proposition : celle du regard et du soutien qui peuvent nous être apportés (tant par les institutions que par la société civile). Quelques-uns apportent déjà leur pierre à cette reconstruction qui passe par un soutien financier constant et régulier en complément d’actions propres, même si l’habitude et l’Etat-providence ont eu tendance à nous faire oublier qu’incertitude et aléas sont depuis toujours la réalité de nos « destins collectifs ». Comment dans ce contexte retrouver notre capacité d’engendrement d’une autre manière de nous poser au milieu d’une « modernité Excel » qui s’imagine unique et parfaite ? Et à quel prix ?

Au cours du confinement et de l’arrêt de beaucoup de productions, nous nous sommes rendus compte que notre choix d’organisation autour de l’alimentaire bio avait protégé l’association de pertes financières supplémentaires… en plus de faire vivre la réalité d’une subsistance liée à un territoire (cf. Bruno Latour). Et cela nous fait d’ores et déjà envisager de poursuivre dans cette direction, dans le cadre de l’OACAS Organismes d’Accueil Communautaire et d’Activités Solidaires). Avec le travail autour d’une nouvelle chèvrerie plus grande et plus aérée (en lien avec la municipalité de Villeneuve et l’entreprise GSE). Avec une réflexion à mener autour d’un meilleur accompagnement (par des bénévoles) des résidents intervenant dans le maraîchage. Il y a là le lieu d’une troisième proposition d’après confinement, autour des activités rurales et agricoles proposées par le mas. Notre manière de prendre en charge certains des exclus de notre société, trop éloignés de l’emploi (quelles qu’en soient les raisons) pour envisager d’y retourner en six mois ou même un an ou quelques années ! C’est le projet du lieu à vivre qui est ici à réinvestir et notre capacité à « décrire » la réalité du monde dans lequel nous vivons (pour éviter d’acculer et renvoyer les hommes à un nouvel échec).

Peut-être un certain nombre d’entre nous se sont-ils rendus compte que les gestes de chacun étaient aussi des gestes pour l’autre ; des gestes de protection de l’autre le plus faible, le plus précaire, le plus vulnérable (quelle que soit sa vulnérabilité). Peut-être serons-nous encore quelques-uns à nous en souvenir, pour demain. Et à vouloir construire notre avenir sur cette communauté de soins.

Olivier Pety, 25 mai 2020