Dé-confinement – 4

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Qu’aurons-nous appris de ce confinement ? De quelle manière sera-t-il porteur de cet « après » si souvent invoqué ? Cette expérience de « grande privation » de liberté (liberté de sortir, liberté de visiter les siens, nos « vieux » et nos malades, liberté d’accompagner nos défunts ou nos « naissants », liberté de célébrer nos cultes considérés comme non essentiels) à laquelle chacun a souscrit sans plus tergiverser. Peut-elle être porteuse aujourd’hui d’un « après » autre que sous une forme de grand relâchement… ?

Comment allons-nous pouvoir vouloir vivre à nouveau une vie plus humaine, comme beaucoup le réclament, quand le temps du confinement nous a susurré que l’humain n’était plus dans les gestes et la présence que lui dédions jusqu’alors ? Bien sûr, pas partout ! Pas pour tout le monde ! Ici à Carles, comme ailleurs aussi, nous avons expérimenté (dans notre confinement à 50) la part solidaire de nos vies, son exigence de liens et de partage de responsabilité pour faire de nos vies des vies reliées à autre chose qu’à elles-mêmes seules et à la peur de la perdre. Et cela nous a grandi ! Et en plus le virus n’est pas « passé » par nous… jusqu’à maintenant. Et même s’il venait à passer un de ces jours, cela ne signerait certainement pas la fin de notre combat pour une vie plus humaine. En nous partageant la tâche de la gestion de Carles, résidents et petit nombre de salariés, nous nous sommes responsabilisés mutuellement, avons (ré)appris le sens d’une confiance réciproque. Et cela nous ne voulons pas le perdre ! En proposant de gérer ensemble et sur place l’alcool pour celles et ceux dont c’était le problème, nous avons engagé une autre manière de nous regarder et de (pouvoir) nous parler de manière apaisée. Et cela nous ne voulons pas le perdre ! Isolés par nos « gestes barrières », nous n’avons pas pu ne pas nous saluer chacun chaque matin, après le rituel lavage des mains. Un clin d’œil, un sourire pour les mieux réveillés, une main sur le cœur en nous inclinant vers celui que nous saluions : tous ces gestes ont cherché à rompre les solitudes, à accompagner notre engagement quotidien pour la vie de la maison. Et cela nous ne voulons pas le perdre ! Autour de nous des voix institutionnelles se font entendre pour nous inviter à rentrer dans le rang des CHRS d’où est exclu l’activité qui est le cœur de notre mode d’accompagnement des personnes. Nous avons même perçu que de cela pouvait dépendre le maintien d’une part non négligeable de notre financement. Mais nous faisons la preuve sur le terrain que notre proposition de « lieu à vivre » et d’OACAS avait une certaine efficacité au regard même des addictions de certains des résidents. Cela non plus nous ne voulons pas le perdre. Hors de l’enclos physique du Mas (mais non hors du projet de la maison) certains ont su répondre à une nouvelle organisation de distribution de nos produits : en se faisant des relais efficaces, ils ont également partagé la volonté et le projet associatif, agrandi le cercle des personnes extérieures, leur regard positif sur ce que nous sommes et proposons, avec le nombre des adhérents et des donateurs. Et cela nous ne voulons pas le perdre, mais le confirmer.

Une rencontre de reprise avec les bénévoles de la maison a fait entendre qu’il n’y avait là rien d’évident. Qu’il s’agit d’un combat à mener. Pas pour les quelques jours qui viennent, mais pour « longtemps encore » (comme le chante Francis Cabrel). Un combat qui s’exprimera aussi par la redéfinition de nos « besoins », la réalité des places à prendre pour faire tourner une maison dont l’histoire est faite de ces temps donnés pour réaliser telle ou telle tâche nécessaire à la vie de tous. Bien sûr, cela n’exclut pas nos envies mais ne peut s’y résumer non plus si nous voulons durer encore, et encore offrir à celles et ceux qui se confient à nous, l’espace et le temps d’une reconstruction possible. Il ne faudrait pas que l’instauration de la fameuse distanciation physique instaure dans nos têtes et dans nos pratiques une distanciation du projet social de l’association et de la réalité des hommes. Chacun pour la part qu’il peut. Nul n’ignore que « c’est le peu qui nous rend disponibles » (René Char). Mais cela va bien au-delà, jusqu’à ce moment où, de l’autre côté de mon engagement, il y a l’homme qui nous confie sa nudité et l’armure qu’il s’est confectionnée pour la protéger ; celui pour qui (René Char encore) semble avoir écrit cette parole : « Il ne se souvient plus ; qui au juste l’aima et l’éclaire de loin pour qu’il ne tombe pas » [1]. Tel est bien l’enjeu de nos présences pour cet « après » qui ne se fera pas sans nous tous.

Olivier Pety, 5 juin 2020

[1] René Char, Allégeance,.dans La fontaine narrative. Publié dans le recueil Fureur et mystère, nrf/Gallimard, 1967, p. 211.