Confinement : jour 52

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Nous sommes tous soumis à réguler nos vies personnelles aux « premières nécessités » ou à ne consommer que les « choses » immédiates (mis à part la relance de l’économie globale). Bref à réduire nos existences, et sans doute pour plus longtemps qu’on n’imagine, à la satisfaction de l’immédiat présent. Comme si l’avenir devait s’effacer de notre désir de vie. Comme si le spirituel n’était pas de l‘ordre d’une nécessité vitale. Comme si les interrelations entre tous n’étaient pas une exigence de notre humanité elle-même. Il y a là une question de survie. Bienheureuse rencontre avec Bernard Noël (merci à Jo de me l’avoir « rendu ») qui alerte : « La société de consommation, devenue complètement la nôtre, est gouvernée par une économie incompétente dans l’ordre du vivant : elle nous confine dans un présent condamné à s’épuiser avec la vie elle-même. » Ça ne serait pas rien si nous recevions de cette crise un peu de lucidité sur le sens de nos vies. Est-il vrai que « toujours le fil / aura manqué / pour accommoder / la blessure / la dent / pour ronger / le chaos… » et pour toujours ? (Sur un pli du temps).

A son rythme de lune, la lune s’est faite pleine. Pleine lune ! Lumière blanche dans le grand silence nocturne, simplement troublé par les pas de côté des bêtes dérangées par le pas du veilleur, pour vérifier que tout est en ordre : portes closes, lumière éteinte là où elle n’est pas nécessaire, eau en quantité suffisante pour l’arrosage et nos nécessités, cuisine en veille…

Chaque soir un parcours semblable, à l’écoute aussi des rares chants de la nuit que la terre entonne longtemps après le coucher du soleil. Le temps aussi d’entendre à nouveau quelques-unes des paroles prononcées dans la journée. Celle-ci, par exemple : « Moi, demain (lundi prochain) je ne sortirai pas ; je n’ai pas envie d’aller me frotter à tout le monde dans les magasins… » Continuer le confinement comme si rien n’avait changé ? Mais suffira-t-il de se méfier des autres, ou bien saurons-nous prendre le temps de nous habituer à vivre ensemble autrement, en nous accompagnant dans ce moment nouveau pour tous ?

Pendant ces deux mois bien des choses ont bougé : dans la prise de responsabilité, dans le partage des tâches, dans l’expérience d’une certaine polyvalence. Ainsi nous avons réhabilité la salle du rez-de-chaussée du vieux mas (ancienne cuisine des vieilles dames d’autrefois) : murs nettoyés, le placard repris (merci Dominique) pour en faire une salle de convivialité et de partage autour des addictions (jusque-là traitées dans le bureau de Pierre-Alexis). De même, nous avons réaménagé la salle d’activité en créant deux espaces pour les ordinateurs qui encombraient jusque-là les tables de réunion (dont nous avons augmenté le nombre) : et nous pouvons rendre cette pièce à sa vocation de salle de réunion. Merci Patrice.

Evidemment, à force de vivre côte à côte, nous avons pris l’habitude d’échanger sur beaucoup de sujets dont la décision semblait jusque-là réservée à quelques-uns. C’est, je le crois, une des découvertes et des demandes de la part de beaucoup : « Là où la vie emmure, l’intelligence perce une issue », disait paraît-il Marcel Proust ! Même si certains sont heureux que l’on décide pour eux, plus nombreux sont ceux qui, dans l’expérience de ce confinement, se posent la question de leur part décisionnelle. Et ce qu’ils ont réalisé ces deux mois plaide évidemment en ce sens (comme « choisir » sa référente ?). Bref, naître à cette réalité que chacun ici et tous, ensemble, « nous devons être conscients d’avoir des intelligences et des savoirs à proposer » autour de nous. Et pas simplement nourrir un regard miséreux sur ceux qui ne seraient pas comme les autres !

« Toutes les futurologies du XXe siècle qui prédisaient l’avenir en transportant sur le futur les courants traversant le présent se sont effondrées. Pourtant, on continue à prédire 2025 et 2050 alors qu’on est incapable de comprendre 2020. L’expérience des irruptions de l’imprévu dans l’histoire n’a guère pénétré les consciences. Or, l’arrivée d’un imprévisible était prévisible, mais pas sa nature. D’où ma maxime permanente : « Attends-toi à l’inattendu… Dans mon essai Sur la crise (Flammarion), j’ai tenté de montrer qu’une crise, au-delà de la déstabilisation et de l’incertitude qu’elle apporte, se manifeste par la défaillance des régulations d’un système qui, pour maintenir sa stabilité, inhibe ou refoule les déviances (feed-back négatif). » (Edgar Morin)

Olivier Pety, 7 mai 2020.