Confinement : jour 48

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Ce dé-confinement aura opéré une drôle de reconversion dans nos têtes. D’une certaine manière, nous sommes été invités à quitter le temps d’une forme d’innocence relationnelle, où l’autre ne pouvait que nous apporter, sinon du bien, du moins relevait de la nécessité pour me construire comme un être humain. C’est notre sociabilité qui nous fait homme, croyions-nous jusqu’ici. Et voilà qu’avec l’annonce d’une possible prochaine sortie possible, méfiance et peur de l’autre surgissent à l’ombre de mes soupçons : « Quand j’étais petit / Et beau / La rose était ma demeure / Les sources étaient mes mers. / La rose est devenue blessure / Et les sources sont, désormais, soifs » (Mahmoud Darwich). Entre les « gestes barrières » et la peur d’un virus dont moi et tout autre peuvent être porteur, nous abordons un temps peu banal de notre histoire : le risque de voir notre convivance se transformer en méfiance durable de l’autre humain. A ce niveau-là, rien n’est gagné avec ce dé-confinement.

Rencontre avec les résidents, à propos du confinement, autour de quatre questions : Qu’est-ce que le confinement a changé pour moi ? Qu’est-ce qui a bien fonctionné ? Qu’est-ce qui a été difficile ? Qu’est-ce que j’aimerai qu’il reste ? Quatre questions et deux temps : un temps de petits groupes (entre lundi et jeudi) et un temps en grand groupe.

Il ressort que ce temps a finalement été vécu assez positivement par l’ensemble du groupe (26 ha et le maintien de l’activité aidant). L’acceptation du confinement et l’application des « gestes barrières » ont permis de « bloquer » l’activité du virus aux portes de la maison ; et la réduction des effectifs aux seuls résidents a permis une plus grande attention entre tous (y compris de la part des salariés) : un temps de bienveillance s’est invité entre tous. Deux difficultés principales ont été soulignées : le fait qu’on ne nous ait pas demandé notre avis et que nous ayons été privés de notre libre arbitre ; la situation de celles et de ceux qui pour qui l’alcool était/est un vrai problème : leur consommation a été régulée pendant le confinement, mais tiendront-ils tous le coup quand les « portes » s’ouvriront ? Vu le réel partage de la rencontre, il a été demandé qu’une fois par mois, une réunion du vendredi soit consacrée à notre vie de groupe (préparée comme cette semaine) hors chèvrerie, maraîchage, confitures, poulets… Comment faire mieux tourner les responsabilités au sein de notre groupe et comment prolonger ce temps de « bienveillance » où chacun a un peu plus fait attention aux autres. Ce qu’un des résidents a commenté par ce dicton du désert, en forme d’avertissement à ceux qui ne souhaitent rien tant que de se mêler des affaires des autres : « Un dromadaire ne voit jamais que la bosse des autres. »

Reste la grande question du dé-confinement, comme une « peur » récurrente : comment et à quelles conditions pourrons-nous sortir ? Comment vont se passer le retour des absents (salariés, chantier, bénévoles) ? Comment s’assurer que ces retours ne vont pas nous mettre en danger ? Et quid des « masques » nécessaires mais toujours absents de notre horizon ?

En attendant, pour nous préparer au retour du chantier d’insertion, nous prenons nos quartiers d’été : repas sous le préau pour les résidents. Et même s’il paraît grand, il faut tout pour respecter au mieux les distances de sécurité entre tous. 45 places. Pas plus. Juste le nécessaire pour les habitants.

« J’espère que [la crise] engendrera des changements bénéfiques. Peut-être une méfiance croissante envers les démagogues… Peut-être verra-t-on s’épanouir le sentiment que nous sommes effectivement « mieux ensemble » […] Plus largement, peut-être assistera-t-on à une prise de conscience philosophique très simple : la conscience que la vie peut-être très dure, que nous devons donc prendre soin les uns des autres et protéger tout particulièrement les classes défavorisées, les personnes pauvres et vulnérables. Mon plus grand espoir, c’est sans doute de voir progresser le respect, la bonté et la générosité que nous nous devons mutuellement. Car une chose est certaine : il y aura d’autres crises, d’autres pandémies. » (William Boyd)

Olivier Pety, le 3 mai 2020