Confinement : jour 40.

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Des associations sont en déroute financière, telle Emmaüs qui lance (pour la première fois de son existence) un appel aux dons, ce temps de crise est fatal aux achats de meubles et autres objets d’intérieur. Du coup c’est leur indépendance et leur survie qui est menacée. Comment l’Etat saura-t-il rendre à Emmaüs ce qu’Emmaüs lui a donné en terme d’accueil et d’insertion des plus pauvres, par un modèle de gestion économique solidaire qui lui retire une belle épine du pied ? Peut-être accepter de se redire que laisser tout à la charge d’un bénévolat peut–être dangereux pour tous : pour les institutions qui risquent de perdre le sens de la réalité d’une forme de pauvreté qui ne régresse pas (quand bien même elle est dite « résiduelle ») ; pour les associations qui sont peu à peu livrées à la précarité (au nom du dogme d’un équilibre financier des comptes de l’Etat, qui les dépasse) pour accueillir les plus précaires de notre société ; pour les résidents et autres « usagers » qui peuvent vite devenir « des stocks non tournant » plutôt que des personnes en grande difficulté à accompagner plus ou moins durablement.

Pour S. rien ne va plus. Visite chez le médecin qui s’inquiète de sa toux. Hôpital. Test Covid : négatif. Ce sera finalement la vésicule et, peut-être, moins de cigarettes ! Mais très vite, à l’annonce de son départ pour l’hôpital, la petite peur s’est faite obsédante… jusqu’à l’annonce du résultat. Pour encore combien de temps ces jours teintés d’anxiété ? Peut-être est-ce pour cela que, jour après jour, le cuistot remarque qu’on n’a jamais autant mangé à la table de Carles que durant ce confinement. Compensation ? Vous croyez ?

Anne nous a fait passer une soixantaine de masques lavables confectionnés par ses soins. Beau surgissement de la solidarité, alors que beaucoup sont toujours en attente de l’arrivée des matériels promis pour affronter un dé-confinement dont chacun pressent qu’il sera tout sauf facile à gérer et à vivre. Ce qui fait déjà murmurer à certains ici : « Moi je ne suis pas pressé d’en finir avec ce confinement. Au moins ici, on est protégé, on peut poursuivre notre activité. Et avec 26 ha autour de nous, cela m’évite le stress de l’enfermement. »

Lancinant, le chant de la tourterelle. Monocorde et lancinant. Trois notes répétées à l’infini. En contrepoint, le chant multicolore et mélangé de tous les autres oiseaux offre comme une symphonie matinale au printemps. Assis, silencieux et absents ils sont quelques-uns, à peine quelques doigts d’une main, comme le chant de la tourterelle au milieu des autres qui sont comme chant multiplié de la vie qui s’active. Mais difficile d’accueillir le geste pour l’autre qui les tirera de cet enfermement passager. Leur silence comme une hache. Le chant des activités revendiquées comme une bordure d’étoiles (aurait pu dire Mahmoud Darwich). Il reste encore à vivre sous le signe de cette reconnaissance : « Tu as suivi / la danse du nuage / Et tu te laisses déposer / sur le rocher / d’où tu perçois / le chant des sources » (Enza Palamara, Ce que dit le nuage).

Beaucoup, sans mots dire, pense que le temps a suffisamment duré, d’être arrêté et empêché. Que le mode de pensée de celles et ceux qui nous dirigent n’a guère changé. Que pour le moment ce qui se dit n’engage pas à l’optimisme : c’est toujours la petite musique du « vieux monde » qui ne cesse de vouloir faire le bonheur de la France sans les français. Et toujours autant d’incertitude sur la « sortie », sur ce dé-confinement dont tout le monde parle sans avoir la moindre idée de ce que cela peut bien vouloir dire concrètement, à hauteur de l’humanité de chaque homme.

« Des crises comme celle-là, ça décape, ça récure, ça ponce, ça arrache les vieilles affiches, ça dissout les décors, ça ôte tout le stuc et le carton-pâte, et on voit enfin la société à nu, ses mécanismes, ses rouages et ses manquements à la justice. On voit ce qu’on devinait sans le préciser, ce que l’on ne voulait pas voir : notre société, telle qu’elle allait son bonhomme de chemin, est fragile, inégalitaire, violente et elle n’est pas au service de l’Homme… Cette crise sera une occasion de repenser et de rediscuter un certain nombre de fondamentaux qui semblaient gravés dans le marbre du réalisme, du prétendu réalisme qui vient de se briser devant le choc des réalités : nous ne sommes pas pieds et poings liés par les logiques comptables, nous avons le choix… » (Alexis Jenni, Journal La Croix, 14.04.2020).

Olivier Pety, le 25 avril 2020