Confinement : jour 36

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Après l’ébullition des premières semaines, les jours qui viennent confirment une forme de retour au calme. L’organisation se pose et les responsabilités continuent à se mieux partager : Nordine et Franck ont rejoint Gérard pour répondre au téléphone sur un temps plus long et assurer quelques services de bureau, ce qui soulage Claire. Yves a repris le travail à Manissy (préparation de la salle d’accueil et peintures). Camel reprend le sien, à Tavel aussi (aménagement extérieurs). Comme un premier retour à une forme de « normalité », malgré la nécessité de maintenir les « gestes barrières ». Ce que les oiseaux, eux, semblent ignorer : sur le sommet du grand cèdre, ballet permanent et changeant pour se faire une place. Peut-être pour nous signifier que c’est dans l’en haut qu’est notre habitation, fût-elle provisoire ! Comme une invitation à ne pas se laisser submerger par nos petites exigences au milieu de cette crise pour l’heure sans fond dont Edgar Morin dit qu’elle est une « crise de l’humanité qui n’arrive pas à se constituer en humanité » (interdépendante).

Bien sûr, nous savons que ce que nous communiquons à l’extérieur, aux salariés comme aux bénévoles et aux institutions peut vous laisser sur votre faim. Difficile de donner à voir ce clin d’œil, cette moue de dépit ou ce pas de recul (ou dit aussi « protection ») qui révèle la petite peur, ce geste d’échange et ce sourire de soutien, la remarquable mobilisation de (presque) tous sur l’activité : tous ces petits riens qui participent à l’ambiance plutôt apaisée de la maison. Quelque chose se joue entre tous les confinés, avec cette pointe d’humour qui donne aux heures une couleur de fraternité. Un humour qui s’estompe momentanément à la fin des repas, au moment des desserts que nous concoctent « maître Joël ». Allez savoir pourquoi. Puis tout revient dans l’ordre.

Des questions commence à surgir entre tous sur ce que sera l’après confinement : « Demain ne ressemblera pas à hier », a affirmé le président de la République. Mais cela reste largement à construire pour la France comme pour nous. Par exemple sur le fonctionnement de la maison, après sa remarquable prise en charge par les résidents qui ont assumé, outre l’ordinaire (vaisselle, café, traite et garde des chèvres, nourrissement des poulets et des lapins, taille des oliviers, entretien des abords) toute la partie préparation des commandes, livraisons extérieures et le maraîchage dont nous avions cru qu’il n’était possible qu’avec l’apport du chantier d’insertion. Par exemple, encore, sur (la relance de) la question du statut des résidents en lien avec l’activité : comment donner réalité à l’OACAS qui lie accueil, hébergement, accompagnement et activités ? Par exemple, toujours, comment et sous quelle forme accueillir « le vivant comme maître de vie » (selon Gauthier Chapelle développant les principes du vivant à partir d’Hoagland et Dodson –allez voir sur Internet). Une manière de rendre sa part de vérité à l’injonction de saint Vincent de Paul quand il déclarait : « Les pauvres sont nos maîtres. » Ce qui n’est pas la réalité de la perception que beaucoup en ont. Beaucoup de travail et de « combats » en perspective. Et une question à reprendre : qu’est-ce que le mieux pour tous dans une société qui vit depuis si longtemps hors-sol, dans le seul but d’un meilleur profit ?

Les vieux seront-ils condamnés au rendez-vous du confinement durable ? A moins d’avoir un certificat de leur médecin les autorisant, même sous certaines conditions, à sortir comme les autres ? L’affaire a largement échauffé l’actualité (et la mienne puisque je fais partie de la tranche d’âge visée). Et pas plus de précision, pour l’instant, sinon la petite musique de la solidarité et de la protection des plus faibles. Attendre encore !

Un autre regard, celui de Dany La Ferrière, écrivain d’origine haïtienne.

« Dans une société qui a basé toute sa structure, sa force, sur cette dépendance à l’Etat au centre de tout, comprendre que nous sommes les acteurs de notre vie demande un effort de conscience et de réaction. C’est une forme d’infantilisation. C’est à notre maman ou à notre papa, d’être sévère avec nous, de nous dire ce qu’il faut faire ou ne pas faire. Même si nous sommes très éduqués, civilisés, il nous faut une amende pour comprendre. On est des « mineurs ». Pourquoi perdrions-nous le plaisir de nous plaindre ? Devenir majeur, c’est accepter que le destin dépend aussi de soi. Cette leçon, les Haïtiens l’appliquent en permanence. »

Olivier Pety, 21 avril 2020