Confinement : jour 28

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De l’autre côté du confinement des « Carliens », des inquiétudes s’expriment sur nos fatigues. Bien sûr qu’il y a fatigue. Et nous ne tiendrions certainement pas une année complète à ce rythme. Mais il y a aussi ces petites joies partagées avec et pour ceux qui tout à coup s’occupent d’eux-mêmes, de leur apparence, de leurs cheveux ou de leur barbe. En quatre semaines de confinement, avec l’obligation de s’assumer dans un espace réduit (26ha, quand même) et sans l’attrait d’un « extérieur » (désiré mais pas toujours porteur du meilleur pour certains), quelles avancées. Et en plus, on peut en parler ! Cela vaut bien une semaine au bord de la mer peu envisageable pour l’heure). Nous ne sommes pas plus naïfs qu’il ne le faut : l’inquiétude n’a pas disparu comme par enchantement, mais on peut en nommer les causes avec Dany Laferrière : « Ce qui provoque l’inquiétude n’est pas la situation présente mais l’inconnu de l’avenir, la situation dont nous n’avons pas idée. Personne, au milieu du gué, ne peut savoir comment il va traverser la rivière. » C’est sans doute ce qu’il nous reste à travailler collectivement. Et c’est pourquoi quelques « tensions » apparaissent ici où là en termes de failles dans la solidarité du groupe.

Nous nous redisons souvent notre étonnement pour cette solidarité qui s’exprime au quotidien en soutien de l’existence « économique » de la maison, à travers l’achat des fromages et des confitures, pour l’instant, des poulets et du maraîchage dans peu de temps. Bien sûr, il faudrait doubler le troupeau de chèvres pour répondre à toutes vos demandes. Bien sûr, cela demande un gros investissement : Claire, Patrick et Joël pour l’organisation, secondés par Gérard pour une partie du secrétariat ; des deux Moussa et de Géraldine pour la fabrication (plus de 400 fromages par jour) ; de Bruno, Jean-Luc, Florent, Didier et Paul pour les gardes ; de Tonton, Joël, Alain et Patrice pour les livraisons ; de celles et ceux qui font relais pour la vente. Quand nous en parlons entre nous, vous êtes l’objet (les sujets) de toute notre affectueuse gratitude.

Et nous vient l’idée qu’il y aura certainement quelque « chose » à (re)travailler (là aussi) autour de la commercialisation des produits de Carles. Sans que nous sachions encore nommer ou définir précisément cette « chose ».

Sur place l’activité mobilise (presque) tout le monde dans la matinée. Le maraîchage (avec Jésus, Habib, Pascal, Fabienne, Paul, Eric) reprend à fond sous la conduite de Jean (qui a profité de ce qu’il y avait un peu de place libre à Manissy pour y planter des pommes de terre). Le rugueux Raymond plante et assure l’arrosage de toutes les cultures (tout en réclamant une retraite… dont on a du mal à deviner s’il en veut vraiment). Eric et Didier ont la responsabilité des débroussailleuses. Joël B. veille sur la croissance des poulets. Nicolas, Éric –un autre-, Cédric, Sylvain, Nordine et Franck assure la confection des confitures, sous l’œil et les initiatives de notre cuistot (un autre Joël, secondé par Pierre et Bernard) qui offre ses recettes après les avoir expérimentées dans ses casseroles. Un autre Alain (il y en a quatre) se charge de la lessive pour les hommes, un autre encore nous fournit en pain. Riri (et François) se chargent des poubelles. La taille des oliviers se poursuit, au rythme apaisé d’Alain, le spécialiste, et de ma pomme (mais à un rythme très largement moindre). Avec Dominique, Jean-Noël, Bruno, le parcours VTT à l’intérieur de nos « frontières » avance et prend tournure. Et pour toutes nos réparations (petites et grandes) Joël et Patrice sont toujours là et Gervais en cuisine le dimanche. Pourquoi cette énumération ? Parce que grâce à eux tous, la maison tient debout, une relation renouvelée se tisse entre tous. Comme si Pâques ressuscitait aussi cela.

Hier Michel Serres invitait à renoncer à l’erreur de « croire qu’une société ne vit que de pain et de jeux, d’économie de spectacle, de pouvoir d’achat et de médias. » Aujourd’hui, la sociologue Eva Illouz, dans une interview à l’Obs, poursuit cette réflexion : « Le milieu des affaires peut enfin comprendre que, pour pouvoir exploiter le monde, il faut encore qu’il y ait du monde » Ou, pour le dire autrement, « les marchés se nourrissent de la confiance comme d’une monnaie pour construire le futur. Et il s’avère que la confiance se fonde sur l’hypothèse de la santé… Les capitalistes n’ont jamais compris que spolier l’Etat de ses ressources les priverait, au bout du compte, du monde qui rend l’économie possible… L’époque où tout acteur économique n’était là que pour ‘s’en mettre plein les poches’ doit finir une bonne fois pour toutes. L’intérêt public doit redevenir la priorité des politiques publiques. »

Olivier Pety, 13 avril 2020