Confinement : jour 24

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Un peu partout, des hommes parlent de l’avenir de cette crise. Pour affirmer qu’il « serait terrifiant de ne pas profiter de cet arrêt général pour infléchir sur le système actuel » (Bruno Latour). Et racontent que ce qui paraissait impossible (infléchir l’économie, transformer les rapports entre administration et monde associatif, réinventer les termes d’une empathie et d’une recherche commune de solutions adaptées…) est devenu soudainement possible en quelques jours de virus. Je suis assez d’accord pour soutenir ce genre d’approche. On ne pourra pas reprendre comme avant, pour nous ni pour personne… même si le passé à largement prouvé l’aléatoire de ce genre de propos. Les questions viennent pourtant : à quoi sommes-nous vraiment attachés ? Quelles formes devrait bien prendre notre accompagnement de l’humanité des plus pauvres ? Avoir été relativement esseulés pour « assurer la continuité du service public » au mas de Carles (mais ailleurs aussi, je suppose) ne peut pas ne pas avoir de conséquences sur nos imaginations collectives de l’avenir.

Pendant ce temps-là le temps s’étire et s’allonge au Mas. Reporté de quinze jours en quinze jours, nous nous redisons (collectivement) que c’est bien le respect des règles de ce confinement qui nous a permis, pour l’instant, d’échapper à la contamination : ce ne sont pas les plus faibles ni les plus vieux qui s’en plaindront. Une forme de vie différente s’est installée autour de l’organisation de nos ventes, de la marche de la maison tour à tour prise en charge par les uns et les autres. Un temps fort ! Et la redécouverte d’une solidarité réciproque clairement assumée… à quelques minuscules exceptions près.

Bien sûr, ceux du dehors trouvent eux aussi le temps long. Mais la règle est la même pour tous et pour tous il est nécessaire de tenir. A défaut, comment contiendrions-nous les désirs d’extérieurs de ceux du dedans, si ceux du dehors se mettaient à enfreindre les règles que nous nous sommes données (et partagées) avant le commencement de ce retrait collectif ? Sans compter le risque toujours présent de ramener du dehors la possibilité de la contamination du dedans ! Rappel pour ceux du dehors qui interviennent au-dedans d’avoir à respecter pour eux-mêmes les règles du confinement et des gestes barrières.

Cette période est marquée, du dedans, par quelques belles initiatives dans les murs de la maison : réorganisation et simplification des manipulations dans la geste fromagère pour Moussa, Géraldine et Moussa ; nettoyage des abords (comme cela doit se faire un peu partout par les « confinés » ayant un jardin ou un potager) ; planification améliorée des listes de courses ; invention d’une nouvelle confiture à base d’ananas ; et, devant les demandes de quelques-uns plus sportifs que les autres, repérage et premiers « coups de pioches » (mais non, bien sûr, le manitou est entré en scène avec Jean-Noël) pour aménager une descente et commencer à signaliser un parcours possible. On en reparlera surement : ce « circuit » à l’intérieur de la maison (dans sa partie villeneuvoise) pourrait bien devenir un parcours VTT et être « inauguré » à la prochaine Porte Ouverte : depuis le temps qu’on en parle !

Et du dehors ce geste de Berthe et de Pierre, vieux et fidèles compagnons de nos chemins de solidarité, eux étant en lien de responsabilité avec l’association du Nid. Ils nous font parvenir, par une amie de Shanghai, une boite de masques… ce qui fait une énorme différence avec beaucoup de ceux sensés nous accompagner dans notre démarche auprès des résidents du Mas.

« Voilà ce qui peut nous sauver : la conscience de notre précarité. Car nous sommes fragilisés à éradiquer la fragilité. Notre système immunitaire psychique vit en quarantaine du malheur dans nos sociétés privilégiées. Voilà une occasion pour lui de travailler ses défenses (par défenses entendons lucidité, confiance et solidarité). Et cette pensée que nous avons tant à apprendre me tranquillise un peu, cette pensée que la fièvre est aussi une défense, une remise à jour. » (Marion Muller-Colard)

Olivier Pety, 9 avril 2020