Confinement : jour 20

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Malgré nos efforts et l’entregent du cuisinier, Frankie ne s’est pas représenté pour récupérer papiers et adresse de confinement. A Cannes, le palais des festivals « s’aménage » en dortoir et salle de confinement pour les SDF de la ville. « Tapis rouge » pour les SDF. Et s’apercevoir que leur situation ne relève pas d’un cinéma calculé : « On ne choisit pas d’être pauvre » ? Du coup, 59 lieux de cette sorte ont été ouverts (au 2 avril) : à Sète, à Avignon d’autres salles ou maisons communes sont mises à la disposition des « sans abri » : enfin, a-t-on envie de s’exclamer. Et merci à celles et ceux qui participent à la gestion de ces lieux… où Frankie aura peut-être su trouver refuge et qui permettra à ces hommes de la rue d’être accueillis quelque part, plutôt que simple sujet de contraventions multiples… oublieux que nous sommes que la rue est bien leur « maison » en temps ordinaire sans que cela nous gêne plus que cela.

L’électricité saute, l’eau est coupée, chacun s’agite répétant la même litanie : « l’eau est coupée, il n’y a plus d’électricité… » Les choses ont bien changé : avant que je ne me déplace pour remettre en marche ou comprendre pourquoi ça ne marchait plus, Joël était passé devant et tout était rétabli. Depuis quelques temps (même avant le confinement) les choses vont ainsi : la maison se découvre une capacité formidable à l’autogestion ! Maraîchage, fromages, traite, gardes, confitures, poulets, petits déjeuners, repas (quand Joël n’est pas là). Au bout de trois semaines, de la fatigue, mais la pleine conscience de réussir quelque chose de fort en terme de solidarité.

Le téléphone chauffe. La faute aux commandes de fromages et autres laitues (mais non, c’est le temps des épinards !). Patrick, Joël et autres sont en surchauffe. Un « boulot de dingue » ! Et Claire aussi : trop à faire en même temps. Alors Gérard, un des résidents prend le relais au téléphone. Et il ne lui faut pas longtemps pour comprendre et expliquer aux demandeurs qu’il vaut mieux passer par internet pour faciliter la tâche de tous. Chaque fin de semaine, Jennifer, la gardienne des w.e. soulage un peu le rythme accéléré de ce confinement.

Une toux ici. Un éternuement là. Un regard oblique qui souligne la petite peur du coronavirus. Et ces foutues allergies de printemps qui nous pompent des forces…et nous font aussi éternuer ! Heureusement le jardin, la chèvrerie, les poulets, l’entretien des abords nous tiennent en estime réciproque, malgré tout et l’auto-surveillance qui s’exerce pour respecter les « barrières » et échapper au pire… par-delà nos désirs et les exigences de nos corps et de leurs dépendances pour l’heure refoulés. Et entre ces temps plus tendus, on parle, on se rassure mutuellement, on parle, on frappe aux portes, on parle…

Toutes ces choses que l’on a voulues nous faire croire : qu’il n’y avait de bons chrétiens que ceux qui allaient à la messe ; qu’il n’y avait de dignité pour l’homme (et depuis quelque temps, pour la femme) que dans le travail ; que la seule manière de régler le rythme de nos économies passait par la mondialisation, le libéralisme et l’inégale répartition des richesses. Aujourd’hui plus de messes, plus de travail pour un grand nombre, un libéralisme dénoncé. Alors quoi ? il n’y aurait donc plus de bons chrétiens, d’hommes dignes, de citoyens ? Le temps est peut-être venu de nous souvenir de La Bruyère : « Il manque à l’oisiveté du sage qu’un meilleur nom et que méditer, parler, lire et être tranquille s’appelât travailler. » (Les caractères). Et réfléchir demain autrement.

« La France est un pays dans lequel les prélèvements sociaux et la redistribution sont extrêmement élevés, ce qui a permis d’éviter que les inégalités explosent autant qu’ailleurs. Mais en même temps, ce système est devenu complètement illisible. Plus personne ne perçoit le contrat social qui sous-tend ces politiques et il y a une véritable crise de confiance. Ceux qui paye disent : « Je paie pour rien. » Et ceux qui reçoivent disent : « Je ne reçois rien. ». Et dans les deux cas, c’est faux. Il faudrait être capable… de reconstruire l’idée du contrat social, c’est-à-dire de repréciser ce que l’on doit à la société et ce qu’elle nous doit. Cette idée était forte au lendemain de la Libération, alors qu’aujourd’hui, ce maillage de politiques et de dispositifs a pour effet que plus personne ne se sent solidaire et redevable, et que tout le monde se sent abandonné. » (François Dubet, sociologue).

Olivier Pety, 5 avril 2020