Confinement : jour 16

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Il avait sa place parmi nous. Puis il a disparu : une fois, deux fois. Chaque fois, le hasard faisant bien les choses (à moins que ce ne soit l’efficacité de notre désir de le retrouver) il est revenu à l’occasion d’une rencontre impromptue. La troisième fois sera moins drôle : Covid19 chamboulant tous les plans, quand il s’est présenté à nouveau, le confinement était bien entamé, qui nous rendait son accueil impossible. Lui-même en convenait. Mais rien de bon pour lui. De quoi manger, quelques affaires chaudes, une paire de chaussure… et les amendes qui pleuvent (7 en une semaine) sans considération de son état d’errant, sans que lui soit communiqué la moindre indication d’un lieu où aller. Peu après nous lui trouvons une solution… ne reste plus qu’à y aller sans risquer une nouvelle amende !

« Tiens, Hugo nous a confectionné quelques masques pour ceux qui doivent sortir. » Hugo Camusso est l’animateur du « Gang des Grand-mères ». Un peu avant, ce groupe nous avait invité à faire des pompons avec lui. Régulièrement trois ou quatre hommes de la maison s’attelaient à la tâche. La solidarité fonctionne dans tous les sens, chacun à son niveau. Un très grand merci. Solidarité encore, le directeur du Carrefour des Maréchaux, nous propose, si nécessaire, un espace pour poser notre vitrine dans le sas de son magasin. Solidarité toujours, celles et ceux qui entrent dans le jeu de la vente à domicile, par le relais de quelques-uns qui acceptent de jouer les intermédiaires pour écouler les fromages à partir de commandes groupées (dans le respect des gestes barrières). Solidarité : cet ancien mot prend tout à coup les belles couleurs de nos présences distanciée aux autres et auprès des résidents du Mas.

Evidemment que le temps paraît long à certains. Qui n’hésit(erai)ent pas à se dispenser des obligations  de ce temps inconfortable pour tout le monde : sortir quand même. Si, au regard de certaines addictions, nous avons pu faire face, il est bien évident que pour d’autres nous ne pouvons pas être des pourvoyeurs (cela s’appellerait autrement). D’où certains mouvements d’humeur. Deux rattrapages in extremis. Un troisième est parti en pleine nuit. Mais peut-on prendre le risque de laisser contaminer les vieux et les personnes malades de la maison ? Il est difficile de lutter contre un ennemi invisible, de se persuader qu’il suffit de baisser la garde pour qu’il continue de faucher des vies. Du coup il est venu chercher ses bagages au portail. S’il en a envie, il reviendra quand tout cela sera passé.

Dans ce temps, les repas (pris aux distances syndicales) sont un des temps forts de la maison. Comme si le confinement exacerbait les appétits. En même temps qu’occasions de belles rencontres. Nous savons bien aussi, et depuis longtemps, que beaucoup de choses se résolvent par une cuisine de bonne qualité. Et de ce côté-là, nous sommes gâtés. Joël en chef de bande (avec Pierrot et Bernard), est passé maître dans l’art du bon, voire plus (mais il rougira si je le lui dit). En tout cas en ces temps où se mesure la capacité de chacun à respecter les gestes barrières (ou à se les entendre rappeler), ces repas de grande qualité, permettent à chacun de sortir de la petite peur virale… ici comme ailleurs.

« La faille de notre système économique que révèle la pandémie est malheureusement simple : si une personne infectée est capable d’en contaminer plusieurs autres en quelques jours et si le mal possède une létalité significative, comme c’est le cas du Covid-19, aucun système de production économique ne peut survivre sans un puissant service public. En effet, les salariés au bas de l’échelle sociale contamineront tôt ou tard leurs voisins et le patron ou le ministre lui-même finira par contracter le virus. Impossible d’entretenir la fiction anthropologique de l’individualisme véhiculée par l’économie néolibérale et les politiques de démantèlement du service public qui l’ont accompagnée depuis quarante ans : l’externalité négative induite par le virus défie radicalement l’imaginaire de la start-up nation façonnée par le volontarisme d’autoentrepreneurs atomisés. La santé de chacun dépend de la santé de tous. Nous sommes tous des êtres de relations interdépendants. » (Gaël Giraud) [1]

Olivier Pety, 1 avril 2020