Confinement : jour 12

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Et les marchés ont été interdits. Comment dire ? Horrible soupçon : est-ce que rien n’aurait changé dans les orientations gouvernementales, tant cette décision semble encore privilégier et enrichir les grosses structures de l’alimentation (sans égard pour la concentration de personnes que cela représente et les risques qui vont avec), plutôt que les petits producteurs qui n’ont que les marchés pour vivre (et nous en sommes, pour une part) ? Au cœur de la crise, rien ne changerait donc dans la logique institutionnelle ? Tout continuerait donc à aller toujours aux mêmes, confortant l’inégalité face à la peur ? Devant cela la Confédération paysanne se mobilise pour demander aux maires et aux préfets d’agir pour le maintien des marchés et la mise en place d’alternatives (avec modes d’emplois concrets). Et nous avons signé avec elle. Et nous avons commencé à travailler ces alternatives en faisant appel à nos réseaux.

Tout va bien. Tout va bien… Avant-hier un d’entre les hommes s’est laissé gagner par la peur d’être victime. Il tape dans les réserves des ateliers pour se donner une protection supérieure à celle des autres. Personne ne dit rien. Mais tout le monde s’étonne et s’offusque par devers soi. Réfléchir : celui-là, manifester sa peur. Mais éviter que les réserves de la communauté ne soient confisquées par un seul (ou un petit groupe). Ce qui ne manquerait pas de nourrir l’inquiétude des autres faces à la réalité de la menace. Les semaines à venir verront sans doute s’accroitre ces postures, ces peurs et les retours à une solidarité au ras des réalités quotidiennes. « Apprendre à mener une existence plus fragile, menacée » (Slavoj Zizek), sans se laisser embarquer par nos peurs et nos fantasmes. Appliquer les consignes de sécurité (distance et main) semble simple. Mais maîtriser nos démons intérieurs reste un exercice bien plus difficile.

Parmi les nombreux messages de soutien qui nous arrive, celui de cet ancien, ami de longue date, qui raconte brièvement : « Ici à C. comme dans beaucoup de lieux, la peur guide les gens. Depuis hier soir le couvre-feu est installé : j’espère que le virus est au courant… » Ici aussi, le couvre-feu a été décrété de 20h à 5h du matin. Au départ cette pratique visait à supprimer les risques d’incendie de nuit. Puis peu à peu, il a accompagné les guerres de conquête ou défense. Il signifie une volonté de maîtrise sur des événements (couvre-feu pour les mineurs contre la délinquance). Aujourd’hui contre le virus… mais « j’espère que le virus est au courant. »  Faire cohabiter nos illusions de maîtrise avec la réalité.

Une interview de Daniel Cohen (économiste) : « La grande promesse de Jean Fourastié pour le XXème siècle et que l’on pouvait reprendre pour le XXIème, était l’épanouissement d’une économie de services où les humains travaillent, non plus la terre ou la matière, mais l’humain lui-même : où l’on se parle, où l’on s’écoute. Tout cela est en passe d’être industrialisé. Ce que Mai 68 reprochait à la société industrielle est de nouveau d’actualité. La recherche de gains de productivité se paie toujours d’une déshumanisation du travail. Hier, c’était le travail à la chaine, aujourd’hui c’est le travail en ligne. » C’est ainsi, peut-être, que pièce à pièce, mots après mots, l’avenir se travaille et trouvera à se reconstruire : sortir de cette mondialisation galopante qui se révèle, jour après jour, n’être qu’une « interdépendance sans solidarité ». Confinement et couvre-feu pourrait nous permettre de « détoxifier notre mode de vie » (Edgar Morin). C’est bien ce que nous tentons d’apprendre et de parler, douloureusement pour certains entre nous, au Mas. Comment ne pas encombrer celles qui vont faire nos courses de ces « petites choses » qui n’ont jamais réussi à combler quoique ce soit de nos vies, tout en nous réduisant au simple rang de consommateurs ? Et qui n’ont enrichi que ceux qui nous faisaient dépendre d’eux, pas notre humanité. Et il ne s’agit pas seulement de ma marque de shampoing, mais d’alcool et de ces autres produits qui confortent nos addictions et nos dépendances. Rude temps, décidemment ! Mais temps béni pour ceux qui veulent y travailler.

Olivier Pety

Le 28 mars 2020