Conclusions Assemblée Générale 2020

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Conclusions

« … Nous ne sommes jamais que des nomades.

Le monde ne nous est que prété.

Il faudrait apprendre à perdre. »

(Philippe Jaccottet, A travers un verger)

Chemin faisant

L’année 2019 a été riche en événements, vous l’avez entendu : renouvellement par moitié de l’équipe animatrice en raison des départs de Jacques, Joëlle, Rachid ;
le Fonds de dotation a signé la donation que faisaient les Pères de la Sainte Famille de leur domaine au Mas de Carles ; et votre serviteur ira y habiter, tout en assumant la présidence du mas ;

nous avons été absents de la Journée des associations à Villeneuve ;

et nous avons encore des financements à trouver pour financer la chèvrerie nouvelle et le fonctionnement de la maison, face à la menace que fait peser sur nous la suppression du financement de l’Etat.
Tout cela est important. Mais n’a rien de conclusif. Alors ?

Nous éveiller à une présence

Alors comment conclure cette assemblée ? Un mot de Jean Sulivan a surpris mon indécision. Je vous le soumets : « Ma mission est d’éveil. Qu’il y ait le plus d’hommes éveillés possible, c’est-à-dire étrangers aux préjugés et à la paresse spirituelle. Le moins possible de haut-parleurs, répétiteurs, fanatiques de l’un et l’autre discours. Que tout vienne du dedans. Tout éveil conduit à l’engagement… l’engagement a à voir avec son propre regard » Jean Sulivan, Le faux mendiant de Florence, dans Parole du passant. 

Il m’a semblé apercevoir là comme l’invitation à nous redire comment notre regard parcourt ce monde qui est le nôtre et, plus précisément encore, comment notre regard embrasse ce « petit » monde qu’est Carles et la communauté qui habite ses murs et ses champs et les espoirs et les désirs et l’activité dont ils sont porteurs. Notre mission est d’éveil. D’abord éveil de notre propre regard. Puis éveil du regard des « autres », de ceux autour de nous, passants divers ou membres d’institution. Réaliser notre mission d’éveil sera alors peut-être d’abord accueillir la vie comme elle est et prendre le temps de répondre aux questions posées avant de nous imaginer maître de la conduite de la vie des autres, maître de la vie… tant que l’on reste hors de l’alcool et de toutes ces violences empêchent de vivre ensemble. Faire aumône de cette liberté me semble être notre première entrée dans cette mission d’éveil !

Quelques lignes de la vie de François d’Assise m’ont rappelé cette urgence première dans notre monde de fous qui n’envisage pour les autres que de nous ressembler (au mieux) ou de tomber dans les oubliettes inviolables de notre mépris et de notre oubli. Voici ce texte : « Dans son Testament, François dit que son changement de vie n’est pas lié à la prière, ni aux rêves qui lui indiquent la volonté du Seigneur, mais principalement à la rencontre avec les lépreux. Ce n’est qu’ensuite que le Testament rappelle la prière dans les églises et la référence à la croix, mais après les lépreux qui restent les déclencheurs de sa conversion ». Marco Bartoli, François et les pauvres : entre aumône et partage, éditions franciscaines, 2011, p. 47-48. 3

Voilà l’éveil dont je veux parler. Comment nous faisons-nous proches de ces hommes et de ces femmes qui se confient à nous sous le coup d’une nécessité vitale ? Comment toujours mieux intégrer dans nos têtes et dans les gestes de nos vies ces vies différentes, dont on dit qu’elles sont marginales ? Comment cesserons-nous de faire semblant d’oublier que c’est quand même bien dans la marge que se font les corrections du texte principal ?

Je crois bien que voilà trois questions qui valent définition et désignent la volonté des « lieux à vivre » : vivre une proximité qui nous ouvre à autre que nous et qui requiert de nous respect et accueil, avant même de nous auto-investir d’une mission de redressement ou de corrections. S’y ajoute, comme un corolaire, la volonté de donner à ces lieux et à leurs habitants toutes les protections requises, à commencer par celle de l’OACAS qui offre à l’activité qui s’y exerce un statut institutionnel, même s’il faut encore travailler les « blancs » de ce statut pour les résidents et en matière d’apport d’un financement qui lui corresponde (aujourd’hui totalementabsent). Voilà le lieu du combat : « On nous a mis dans la tête que le but de la vie c’est de réussir en occupant des fonctions, en gagnant beaucoup d’argent, en acquérant du prestige. Quelle puérilité ! Le but de la vie c’est de rajeunir spirituellement. Chaque homme naît vieux, emmailloté dans les mots et les préjugés qu’on lui inculque. Devenir jeune en vieillissant, c’est se libérer de la peur, moins céder aux pesanteurs sociales. Finalement le plus grand service que nous puissions rendre à la société ce n’est pas de réussir, d’acquérir de la considération, mais de devenir libres et joyeux »(Jean Sulivan, Parole du passant). Voilà un des espaces où Carles doit continuer à briller. Voilà le lieu du combat pour chacun, pour ses habitants comme pour ses « passants » (salariés, bénévoles ou institutionnels). Voilà la possibilité d’habiter ensemble !

Il me semble que là peut commencer à s’entrouvrir la perspective d’un avenir qui, sauf pour quelques-uns, ne peut pas être la simple répétition du passé ni le renvoi aux modes existentiels de ce passé auxquels ils ont déjà payé un lourd tribu d’errance, de rue, d’alcool et de toutes les ruptures familiales, institutionnelles et affectives que ces modes de vie passés ont engendré pour beaucoup. Et il me semble que cela rejoint chacun d’entre nous dans ce temps d’après COVID et notre requête de vie renouvelée dont beaucoup souhaitent qu’elle ne ressemble en rien à c e que le temps d’avant COVID a pu engendrer d’inégalités, de mépris pour les perdants ou les moins chanceux ou les moins pourvus pour affronter la vie, ses exigences de profit et de rentabilité comme mode de reconnaissance entre nous. Sans souci des béances humaines que cela pouvait engendrer. Carles peut être ce lieu unique ou cet avenir peut et doit se conjuguer sur un autre mode : celui du respect dû à chaque vivant, parce que vivant de la même vie que moi ; celui du temps pris pour que chacun assure sa capacité à vivre fut- ce, pour certains, pour un temps encore long, au sein d‘une communauté protectrice et respectueuse… jusque dans l’accompagnement à la mort.

A partir de là, peut s’ouvrir encore cet éveil à l’autonomie, tant vantée par tous en ce moment. Bien sûr, il nous faut bien entendre qu’autonomie ne signifie pas intégration (au forceps s’il le faut) dans les normes sociétales ordinaires et discrètement imposées par les décideurs. Il s’agit plutôt de la capacité de chacun à porter ce qu’il est au plus haut, par-delà les crises, les faux pas, les angoisses récurrentes et les peurs toujours à vaincre (parfois jusqu’à l’acquisition finale d’une VAE… qui peut être exploitée en interne). Pour pouvoir être soi-même, y compris s’il faut pour cela vouloir longuement, infiniment, « le temps qu’il faudra à tel et tel », la protectiond’une communauté qui ne pose pas le profit ou la compétitivité en raison première de son existence. Parce qu’habiter soi-même est la règle du bonheur. Et cela peut prendre du temps, malgré le monde autour de nous ! Et tous ces efforts sont les inscriptions minuscules qui font la grande histoire de l’humanité à la conquête lente et patiente et régénératrice de sa réalité, pour chacun, quel que soit son statut.

C’est cette page d’histoire que nous voulons écrire ensemble et que, parfois, nous réussissons à écrire par-delà nos étonnements et nos impatiences. Nous et celles et ceux qui nous ont précédé dans cette requête pour tous.

Six compagnons : Michel Joujoux (13.03.2019), Romano (30.07.2019), Manu Serrano (10.10.2019) ; Alexandre Abdou (27.02.2020) ; Didier Vial (1.08.2020), Franck Soetaert (6.08.2020).

Et la longue cohorte de celles et de ceux qui ont accompagné notre démarche : Papi Brunot (22.03.2019), Robert Auger (10.07.2019), petit frère Jean-Michel de Berdine (5.08.2019), Conception Navatel (19.08.2019), Denise Neyret (27.08.2019), sœur Thérèse de la Verdière(10.02.2020), Maminou de Lyon (4.01.2020), Jeanine Tassis (5.03.2020), Jean-Claude Pulaï (18.06.2020), Pierre Pannetier (2.07.2020), Simone Saltarelli (9.07.2020), Angèle Mazzocchi (16.09.2020). Ils sont nos commensaux : « Enserre de ta main le poignet de la main qui te tend le plus énigmatique des cadeaux : une riante flamme levée, éprise de sa souche au point de s’en séparer. » (René Char, Récit écourté, 1979).